La gestion publique de la maladie au XXIe siècle

Épidémies et maladies infectieuses → XXIe siècle


Au XXIe siècle, il ne s’agit plus seulement d’éradiquer le mal. La finalité est de transcender le mal. Il y aurait, chez l’être humain, une profonde aversion envers sa propre finitude. Des processus biologiques dégénérescents identifiés, il n’y a qu’un pas à franchir pour vouloir les contourner ou les empêcher de s’exprimer. Le transhumanisme n’est pas étranger à cette finalité, mais il n’en est pas pour autant le moteur ; il en est que le prolongement, une suite logique d’une prévention de soi amorcée au XIXe siècle. Ce que la seconde décennie du XXIe siècle propose, c’est un individu autonome en matière de santé, un moyen collectif de gérer la maladie.

La mise en alarme des espaces et des comportements travaille sur deux plans. Au plan macro, d’une part, la mise en alarme des espaces est dorénavant à l’aune du réchauffement climatique qui a subsumé toutes les autres préoccupations environnementales. D’autre part, la mise en alarme des comportements, sous le chapeau du réchauffement climatique, s’adresse aux institutions politiques, aux entreprises privées et aux individus visant à un changement pressant des attitudes et habitudes de production et de consommation. Au plan micro, l’alarme est dans le mode de vie mis en pratique par l’individu et par ce qu’il porte ou non en lui pouvant porter atteinte à son intégrité.

La mise à distance des dangers s’incarne dans la surveillance et la prévention de soi. Le dépistage, la saine nutrition et les pratiques sportives sont les passages obligés pour mettre à distance les dangers. Les campagnes de santé publique rappellent constamment à l’individu cette mise à distance, tout comme la fiche nutritive inscrite sur les emballages des aliments normalise cette mise à distance des dangers en matière de nutrition.

Souscrire à l’utilisation de technologies médicales personnelles (tensiomètre, cardiomètre, mesure de la glycémie, etc.) suppose que l’individu est conscientisé à la prévention de soi. L’utilisation, à la maison, de détergents antibactériens, l’élimination de tous les produits chimiques au profit de produits dits écologiques sont des pratiques confirmées d’une prise de conscience personnelle face aux dangers tapis dans les moindres habitudes ou comportements. La mise à distance des dangers est avant tout une purification de soi et de son environnement immédiat, l’idée étant que les agissements normalisés de l’un profitent au collectif.

Cette mise à distance personnelle s’inscrirait peut-être bien dans une vaste entreprise hygiéniste planétaire de mise à distance des dangers sous l’égide de la doctrine environnementaliste.

La mise aux normes des espaces, des comportements et des corps a changé de registre : c’est l’aboutissement d’une logique de la prévention de soi amorcée au XIXe siècle, mais qui est aussi rupture. Aboutissement, dans le sens où la pratique individuelle de prévention de soi est plus que jamais à l’ordre du jour. Rupture, dans le sens où l’État n’a plus le rôle disciplinaire du XIXe siècle, ni tout à fait le rôle protecteur du XXe siècle, d’où un présupposé important : l’addition de toutes les pratiques individuelles de prévention de soi conduirait à une protection collective généralisée nonobstant toute autre considération de nature sociale.

Ce changement de paradigme n’est pas innocent : la santé est désormais quasi totalement du ressort de l’individu. Cette prévention se traduit dans la mise en pratique d’un mode de vie sain, lequel est adossé à trois piliers, le dépistage, la nutrition et le fitness :

  • l’individu conscient de sa santé est celui qui confie son corps au corps médical afin de dépister ce qui pourrait éventuellement porter atteinte ou non à sa santé ;
  • ce qui nourrit le corps doit être à la fois un carburant produisant le moins de déchets oxydants possible et un aliment qui protège, renforce et optimise l’ensemble des fonctions métaboliques et immunitaires, ainsi que la structure musculaire et squelettique ;
  • une fois établi que le corps est à l’abri de dangers potentiels internes balisés par le savoir médical et qu’il est correctement alimenté selon des normes établies par une armée de nutritionnistes, il doit aussi être un corps entraîné dans le mouvement, dans le travail, dans la performance, et modelé selon des normes établies à la fois par le savoir médical et celui de la kinésiologie — l’idée étant qu’une multitude de corps ainsi optimisés seraient l’équivalent d’une population en santé où les conditions sociales auraient peu d’incidence.

Dans cette autonomie que l’on prête à l’individu et l’injonction qui lui en est faite, la société tend à faire de lui « le dépositaire ultime de la connaissance et de la gestion de soi. Cette tendance est encouragée par les efforts des systèmes de santé pour limiter les dépenses et miser sur la prévention en responsabilisant les individus, que l’on considère comme étant parvenus à une maturité de médecins de soi[1]. »

Paradoxalement, à la venue d’une pandémie grippale, ce patient-roi et maître de son destin est brutalement confronté à la réalité d’une prise en masse totalitaire de la société. L’épisode de la grippe porcine (H1N1) en 2009 rend fort bien compte de cette situation. Le 11 juin 2009, Margaret Chan, la directrice générale de l’OMS, fait passer le niveau d’alerte pandémique à son niveau maximal et souligne que « les vaccins antigrippaux sont l’un des moyens les plus efficaces d’éviter à la population de contracter la grippe pendant les épidémies ou les pandémies. Le virus de la pandémie est nouveau et pratiquement tout le monde y est sensible. Ces vaccins stimuleront l’immunité contre cette nouvelle grippe et contribueront à préserver la santé publique pendant l’évolution de la pandémie[2]. »

Les industries pharmaceutiques se lancent dans une course au vaccin, les commandes des gouvernements affluent, des campagnes de vaccination à l’échelle nationale sont déployées dans différents pays. « Plus de 14 000 décès[3][4] confirmés en laboratoire ont été notifiés » comparativement aux épidémies de grippe saisonnière qui touchent « jusqu’à 15% de la population et font jusqu’à 500 000 morts chaque année dans le monde[5] » et qui passent totalement inaperçues. A posteriori, il est facile de critiquer l’OMS et de l’accuser d’avoir été alarmiste.

En revanche, dans une société qui se définit par sa capacité de préparation (preparedness) à parer à toutes éventualités, cette prise de contrôle totalitaire par le pouvoir public se justifie à l’aune de cette même capacité de préparation. Ici, l’individu réputé autonome en matière de santé est récusé au profit de la santé collective. Le coronavirus (COVID-19), au début de l’année 2020, est une démonstration éloquente en la matière, où le gouvernement italien est parvenu à isoler totalement aon territoire. Mais plus encore, le coronavirus a aussi montrer à quel point les pratiques hygiénistes dans le monde, loin d’être uniformes, s’alignent aussi sur des pratiques culturelles séculaires — la Chine permet encore et toujours la cohabitation de la nourriture avec les animaux dans les marchés publics.

Cette capacité d’autonomie que l’on prête à l’individu ne deviendrait dès lors valide qu’en fonction d’impératifs économiques, mais serait tout à fait inadéquate lors d’épidémies ou de pandémies.

La finalité de tout ce qui s’est mis en place au XXIe siècle pour contrôler la maladie : il faut transcender le mal, le dépister, le traquer dans le gène, l’éviter de s’exprimer et de se manifester.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020 / texte
____________
[1] Moulin, A.M. (2011), L’histoire vue par la biologie, in Aux origines de la médecine, dir. Didier Sicard, Georges Vigarello, Paris : Fayard, p. 264.

[2] OMS (2009), Alerte et action au niveau mondial (GAR) ― Vaccins contre la grippe pandémique H1N1, http://bit.ly/d1MrcS.

[3] Fukuda, K. (2010), Déclaration du Dr Keiji Fukuda au nom de l’OMS à l’occasion de l’audition du Conseil de l’Europe sur la grippe pandémique H1N1, http://bit.ly/USxeiS.

[4] « La pandémie de grippe actuelle est un événement bien documenté sur le plan scientifique, au cours duquel s’est propagé un nouveau virus grippal qui a provoqué un schéma épidémiologique de morbidité inhabituelle dans le monde entier. Il ne s’agit pas de simples tournures de phrase, définitions ou polémiques. Dire que la pandémie est «fausse» revient à ignorer l’histoire récente et la science et à banaliser la mort de 14 000 personnes et les nombreux cas de maladies graves que bien d’autres ont subi (Fukuda, 2010). »

[5] Nguyen, Rashford, Penn (2011), « La grippe au XXIe siècle : appel à contribution », Bulletin de l’Organisation mondiale de la Santé, vol. 89, p. 318-320 [318].

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