Le rapport du sain au malsain au XXIe siècle

Épidémies et maladies infectieuses → XXIe siècle


Confronté à sa propre finitude, l’individu constate qu’il aurait peut-être dans son génome une prédisposition à telle ou telle maladie. De leur côté, les nutritionnistes élargissent constamment le spectre des aliments sains et malsains. Les recherches scientifiques alignent des sommes impressionnantes de dangers potentiels pour la santé, parfois au tréfonds même d’une protéine ou d’une quelconque molécule. Le corps est devenu réservoir de problèmes pouvant porter atteinte à la santé.

Être sain se résumerait à n’avoir aucune prédisposition à une quelconque maladie, d’où l’idée du dépistage. En matière de tension artérielle, l’individu n’est plus « normotensif » s’il se situe dans le dernier quart de l’échelle normative, mais « pré-hypertensif », même s’il ne manifeste aucun symptôme. La notion de mode de vie, bon ou mauvais, détermine dorénavant la relation du sain au malsain.

Le rapport du sain au malsain est également constamment redéfini par les mises à niveau des critères qui déterminent si un individu est ou non bien portant. Par exemple, 1997 aura été l’année de la révision à la baisse des critères[1]  qui déterminaient jusque-là si, oui ou non, un individu était bien portant. Résultat de l’opération ? Des millions de gens se sont soudainement retrouvés malgré eux mal portants et médicalisables :

  • aux États-Unis, en 1997, la mesure qui détermine la santé artérielle est passée de 160/100 à 140/90. Conséquence, l’ouverture d’un marché des hypotenseurs à plus de 13,5 millions de nouveaux patients ;
  • toujours en 1997, aux États-Unis, l’indice de la mesure du sucre dans le sang est passé de 140 à 126. Un nouveau marché de plus de 1,7 million de nouveaux anti-diabétiques a été créé ;
  • en 1998, l’indice du taux de mauvais cholestérol est passé de 240 à 200. Le nombre de nouveaux patients à traiter a augmenté de 86 %, soit plus 42,6 millions de personnes aux États-Unis, ouvrant ainsi la porte toute grande à l’industrie pharmaceutique des statines ;
  • en 2003, l’indice de l’ostéoporose a été revu à la baisse de -2,5 à moins de -2,0 — cette nouvelle mesure a créé plus de 6,8 millions de nouveaux patients aux États-Unis, soit une augmentation de plus de 85 % par rapport à la situation précédente ;
  • à partir de 2000, l’OMS a fait glisser l’indice de masse corporelle marquant le seuil de l’obésité de 30 à 27. La maladie est désormais une simple ligne qui peut éventuellement être franchie.

En abaissant ainsi les seuils qui déterminent le fait d’être ou non bien-portant, tout comme en proposant une multitude de tests de dépistages pour différentes maladies potentielles et non avérées, une dimension symbolique importante intervient par rapport à la létalité de ces mêmes problèmes.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020 / texte
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[1] Welch H. Gilbert, Schwartz Lisa M., Woloshin Steven (2011), Overdiagnosed, Making People Sick  in the Pursuit of Health, Boston: Beacon Press.

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