Le savoir médical et sa pratique au XXIe siècle

Épidémies et maladies infectieuses → XXIe siècle


Au XXIe siècle, les technologies numériques enrichissent le savoir médical, non pas seulement qualitativement, mais quantitativement. Certes, il est désormais possible d’en connaître beaucoup sur la condition du patient, mais l’efficacité opérationnelle de ce savoir exige la mobilisation à la fois de technologies médicales, de technologues et autres professionnels de la santé. Plus la technologie investit le champ médical, plus la mobilisation de professionnels de la santé devient importante. La construction de nouveaux savoirs médicaux est à ce coût. Trois enjeux, donc, pour la production d’un nouveau savoir médical et son application : l’efficacité productive (rapport coût/bénéfice) ; l’équité (meilleur état de santé possible pour l’ensemble de la population) ; l’efficacité allocative (volume de ressources collectives).

L’informatisation de toute la structure médicale semble inéluctable. Deux avantages : la disparition des lourds et volumineux dossiers et une gestion économique de la machine hospitalière facilitée. Un désavantage : « l’écran devient plus important que le malade, dont le ressenti, la lassitude, l’inquiétude ne sont pas informatisables. Seul l’est ce qui est quantifiable[1]. » La médecine n’improvise plus. À l’aune des technologies numériques elle a subi certains glissements d’importance : l’approche personnelle a été remplacée par des protocoles, son incertitude par des certitudes, la prudence a été transférée sur la précaution, le constat sur la prédiction.

Le savoir médical n’est plus du seul ressort de ses praticiens. Il s’est diversifié, accaparé par d’autres intervenants. Les sites Internet spécialisés en matière de santé redéfinissent la relation au savoir médical. D’une part, un patient de plus en plus informé, d’autre part un médecin confronté à ce nouveau rapport sur le savoir médical. Internet est devenu un médiateur entre le corps du malade et celui du médecin. Les nutrionnistes, les spécialistes de la remise en forme et les praticiens des médecines douces sont devenus des intervenants du savoir sur la santé.

L’industrie pharmaceutique est également devenue un détenteur du savoir thérapeutique : ses publicités décrivent non seulement un mal et comment le soigner, mais disent au consommateur de consulter le médecin qui validera ce même savoir. Le complexe agroalimentaire démontre également qu’il détient un savoir à propos de la santé : il s’approprie les études scientifiques et intègre alicaments et nutraceutiques dans ses produits transformés. Le savoir sur la santé est désormais pluriel dans ses dépositaires.

La pratique clinique, celle fondée sur des preuves, a été enrichie par les technologies numériques : « toucher, écouter, palper, sentir, regarder, percuter un corps, tout cela appartient à l’archéologie médicale. C’est à peine si les maladies de peau continuent de solliciter les sens du médecin. En outre, celui-ci apprend à se méfier de ses intuitions et n’attend désormais que de la seule biopsie cutanée la preuve du sens clinique. Un corps doit être examiné et traité grâce à la médiation de l’univers technique[2]. »

Dépister est presque devenu le maître mot de la médecine. Il ne s’agit plus de traquer les microbes et les bactéries comme par les siècles passés, mais bien de fouiller dans ce qui constitue le corps, le gène qui pourrait muter ou qui a déjà muté et qui pourrait ainsi faire dérailler toute la mécanique. Pour y parvenir, le dépistage sous toutes ses formes s’impose, prénatal et préclinique, afin de dresser le profil sanitaire de l’individu. Le dépistage prime le soin, l’action prime le sens. Il est beaucoup moins coûteux, économiquement parlant, « de lancer un programme généralisé de dépistage biologique, endoscopie ou par imagerie que de se pencher sur les risques concrets courus par telle ou telle personne[3]. » Celui qui ne se soumettrait pas à ces mesures de dépistage est non seulement menace pour lui-même, mais également pour le corps social dans son ensemble. C’est à épier ces facteurs de risque que s’oriente le régime de vie, à savoir, adapter le comportement collectif aux menaces individuelles et chiffrées.

En ce début de seconde décennie du XXIe siècle, les capacités techniques de la médecine ont quantitativement été multipliées par rapport au siècle précédent, « mais l’éventail des actions possibles pour améliorer la santé d’un individu, pour comprendre l’origine de la souffrance et éviter qu’elle ne s’aggrave ou se prolonge, n’est mobilisé dans sa toute-puissance que de façon exceptionnelle[4]. »

La décision clinique, qu’elle soit diagnostique (médiation par l’univers technique) ou thérapeutique (déploiement de technologies et d’équipes médicales) met en jeu des interactions complexes hors de la stricte relation entre patient et professionnel de santé. Les coûts d’intervention, de mise en œuvre des technologies et du corps médical sont parfois disproportionnés par rapport au bénéfice attendu pour le patient. C’est tout le système des assurances publiques ou privées qui est ici interpellé. Faut-il couvrir les interventions coûteuses à bénéfice clinique faible ? Est-ce que se profile ici une médecine pour les nantis et les autres ? Quelle est la valeur de l’innovation médicale ?

La montée d’une toute nouvelle doctrine fondée sur les technologies de l’information, la « Médecine 4P » — personnalisation, participation, prévention, prédiction — est en voie de transformer le paysage de la pratique clinique. Il s’agit en somme de tendre vers un niveau zéro de la médecine, c’est-à-dire : dépister, diagnostiquer et soigner rapidement. Il faut guérir le patient avant même qu’il ne soit malade. Pour parvenir à un tel résultat, la « Médecine 4P » s’appuie essentiellement sur la fluidité des informations fournies et transmises aux professionnels de la santé par les technologies numériques dont dispose l’individu pour le monitorage de sa condition. L’autre avantage suggéré par la « Médecine 4P » permettrait non seulement de soigner l’individu en fonction de sa condition spécifique, mais procurerait également un effet de levier important pour améliorer éventuellement l’efficacité des diagnostics, de la prévention, des thérapies et du développement de nouveaux traitements, médicaments, normes et protocoles.

Face à ce programme[5] s’installe une désintermédiation de la médecine traditionnelle où il y a à la fois repositionnement et/ou élimination des intermédiaires jusqu’alors en place. L’individu aurait non seulement accès à une batterie de technologies, qui peuvent l’informer en direct à propos de son état de santé, mais il deviendrait celui par qui la santé arrive.

Selon les discours des vulgarisateurs scientifiques à travers les médias de masse, la nutrigénomique lui fournirait tout ce qu’il a à savoir en matière de nutrition pour optimiser sa santé en fonction de son propre génome[6] ; la médecine régénérative, fondée sur les thérapies à base de cellules souches — autonomisation ultime de l’individu : l’individu réparé par lui-même — , offrirait la possibilité de traiter certaines conditions médicales incapacitantes — infarctus, diabète insulinodépendant, Parkinson, Alzheimer —[7] ; la biologie synthétique — étendre ou modifier le comportement de certains organes et/ou organismes (biological engineering) –[8] ; la génomique de type « Do-it-Yourself » — réaliser son propre séquençage génétique[9] pour y repérer des mutations potentiellement létales[10].

Ce qui se dégage de ce processus de désintermédiation de la santé, c’est que la vitesse à laquelle l’information est en mesure d’être fournie et de circuler permet une réactivité quasi instantanée. Le mot clé, ici, est « réactivité ». En fait, l’individu autonome aurait la capacité d’être réactif, c’est-à-dire de réagir pour éviter une aggravation de sa condition de santé même s’il est ou non bien portant. Il est autonome, il est celui par qui la santé arrive.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020 / texte
__________
[1] Sicard, D. (2011b), op. cit., p. 411.

[2] Sicard, D. (2011a), op. cit., p. 267.

[3] Idem., p. 419.

[4] Geoffard, P.Y. (2011), « La santé à l’heure des choix », Aux origines de la médecine, dir. Didier Sicard, Georges Vigarello, Paris : Fayard, p. 297.

[5] L’arrivée des puces RFID (Radio Frequency Identification) implantées sous la peau transmettant en temps réel des informations à propos de l’état du patient pourraient éventuellement transformer le paysage de la pratique clinique.

[6] Mutch, D., Wahlit, W., Williamson, G. (2005), « Nutrigenomics and nutrigenetics: the emerging faces of nutrition », The FASEB Journal, vol. 19. p. 1601-1602 [1602] (Nestlé Research Center & Center for Integrative Genomics).

[7] Mason, A., Dunhill, P. (2008), « A brief definition of regenerative medicine », Future Medicine, http://bit.ly/zdRxEt.

[8] Andrianantoandrol, E., Basul S., Karig, D., Weiss, R. (2006), « Synthetic biology: new engineering rules for an emerging discipline », Molecular Systems Biology.

[9] Au tournant du XXIe siècle, il en coûtait approximativement 1 million de dollars pour obtenir un séquençage génétique, 49 000 $ en 2010, [20 000 $ en 2012], et il en coûtera approximativement 1 000 $ vers 2015.

[10] Katsnelson, A. (2010), « DNA sequencing for the masses — The launch of a new technology marks a move towards small-scale sequencing in every lab », Nature News.

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