Les maladies dominantes au XXIe siècle

Épidémies et maladies infectieuses → XXIe siècle


Ce qui différencie la fin du XXe siècle du début du XXe siècle avec la décennie 2010, c’est le fait d’une accélération constante et quasi exponentielle des technologies d’imagerie médicale et de dépistage. Autrement, une médecine personnelle de surveillance de soi s’est rapidement développée avec l’arrivée d’applications embarquées dans les téléphones intelligents permettant de monitorer différents paramètres du métabolisme. Plus que jamais, le gouvernement de soi prend toute sa dimension.

La vision du corps, au début du XXIe siècle, est similaire à celle des deux dernières décennies de la fin du XXe siècle. Il est toujours considéré comme réparable, perfectible, malléable et réservoir de pièces ; c’est la réparation sans fin. Un ajout cependant : le corps peut être transcendé, c’est-à-dire que sa condition mortelle peut être contournée, que la maladie et le vieillissement ne sont pas inéluctables : « faire marcher les paralysés, redonner la vue aux aveugles, l’ouïe aux sourds, donner vie à une prothèse articulée, faire repousser un membre, comme la salamandre le fait naturellement, sont des souhaits souvent exprimés, parfois des promesses de la médecine[1]. »

Les cellules souches se positionnent comme les précurseurs de ces incroyables possibilités, puissant mythe prométhéen qui engage une société dans le rêve d’une finitude enfin reléguée aux oubliettes. Aubrey de Grey, informaticien devenu bioingénieur, quant à lui, suggère que c’est « l’accumulation des effets secondaires du métabolisme qui finissent par nous tuer[2][3]. » Du coup, l’idée de renverser le processus du vieillissement. Ray Kurzweil parle d’une singularité, ce moment hypothétique de l’évolution technologique marquant le dépassement des capacités humaines par l’intelligence artificielle. Autre puissant mythe prométhéen où le corps de la singularité est un corps version 2.0 affranchi des contraintes biologiques qui le dégradent et le conduisent à sa dégénérescence. Corps glorieux, corps immortel, la convergence technologique est non seulement à l’aune de la fabrication du posthumain, l’homme augmenté, mais aussi à celle de nouvelles normativités. Il ne s’agit plus de comprendre le fonctionnement de la biologie humaine, mais « d’atteindre une nouvelle dimension et capacité d’affecter la biologie humaine[4]. »

Mythe d’un Avenir radieux, ce nouvel être humain conduirait à une amélioration sociale, d’où l’idée qu’améliorer la condition humaine est un défi fondamental. « Garantir l’immortalité du corps et de l’esprit, le transformer, le réécrire, le construire, améliorer l’humain et ses performances intellectuelles et physiques, bâtir une société nouvelle dans un âge d’or de richesse et de paix[5] », tel est le programme déjà inscrit en filigrane dans les comportements actuels face à la santé à travers le dépistage, la nutrition et le fitness. Il ne s’agit plus uniquement de transcender le mal, mais de remodeler l’homme, de procéder à de l’ingénierie humaine pour obtenir de chacun des comportements toujours de plus en plus normés.

Au XXIe siècle, d’une part, il y a émergence de nouvelles maladies infectieuses telles que la grippe aviaire, A (H1N1), le syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS), et les maladies à prions regroupées sous le terme d’encéphalopathies subaiguës spongiformes transmissibles[8]. Ce qui est souligné ici, c’est avant tout la vulnérabilité de l’homme face aux maladies infectieuses. Cependant, les attitudes contemporaines ne sont pas celles des craintes des siècles passés, car il y a cette croyance populaire que la médecine peut tout prévenir et guérir.

Et pourtant, la diffusion possible à l’échelle planétaire de virus aussi meurtriers que celui de la grippe espagnole est tout à fait plausible et l’homme détient une place déterminante dans ce processus. Les impacts de ses actions sur les écosystèmes, l’évolution toujours plus rapide de ses modes de vie (le développement accéléré des différents modes de transport, leur rapidité croissante, l’urbanisation, les politiques de santé, les pratiques socioculturelles) pourraient bien en être les vecteurs. En ce sens, la crise mondiale du coronavirus (COVID-19) est venue rappeler à tous que la médecine du début des années 2020 n’est pas en mesure de tout prévenir et guérir, loin de là. L’autre risque majeur « réside dans l’extrême diversité des virus découverts dans les zones tropicales, virus potentiellement responsables des maladies émergentes de demain[9]. »

L’expansion des viroses existantes, ainsi que les risques entraînés par l’apparition de virus mutants, susceptibles de provoquer une nouvelle pandémie de grippe complètent le tableau. D’autre part, les recherches portant sur les maladies chroniques, les maladies dégénératives[10] d’ordre génétique et les maladies neurodégénératives[11] sont à l’ordre du jour face à des populations vieillissantes.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020 / texte
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[1] Sicard, D. (2011b), « De la médecine sans corps et sans sujet à l’éthique », dir. Didier Sicard, Georges Vigarello, Aux origines de la médecine, Paris : Fayard, p. 409.

[2] « I define aging as the set of accumulated side effects from metabolism that eventually kills us. »

[3] Than, K. (2005), Hang in There: The 25-Year Wait for Immortality ― Interview with Aubrey de Grey, Live Science : http://bit.ly/o9oCPE.

[4] Heller M.J. (2002), « The Nano-Bio Connection and its Implication for Human Performance », Roco, Mihail C. and Bainbridge, William Sims, eds., WTEC : Converging Technologies for Improving Human Performance, U.S. National Science Foundation and Department of Commerce, p. 169.

[5] Maestruti, M. (2006), « La singularité technologique : un chemin vers le posthumain ? », VivantL’actualité des sciences et débats sur le vivant, Paris : Université Paris X, p. 8.

[6] La génomique, discipline de la biologie moderne, étudie le fonctionnement du vivant à l’échelle du génome et non plus seulement à l’échelle d’un seul gène.

[7] La protéomique désigne la science qui étudie les protéomes, c’est-à-dire l’ensemble des protéines d’une cellule, d’un organite, d’un tissu, d’un organe ou d’un organisme à un moment donné et sous des conditions données.

[8] Encéphalopathies spongiformes, kuru, maladie de Creutzfeldt-Jakob, encéphalite spongiforme bovine, syndrome de Gerstmann-Straüssler-Schunker, insomnie fatale familiale, tremblante des ovins.

[9] Saluzzo, J.F., Vidal, L., Gonzalez, J.P. (2004), Les virus émergents, Paris : IRD Éditions.

[10]Myofasciite à macrophages (infiltration de macrophages dans le tissu musculaire), myopathies (dégénérescence du tissu musculaire), maladie de Hunter (dégénérescence de presque tous les organes).

[11] Ataxie spinocérébelleuse, atrophie multisystématisée, leucoaraiose, maladie d’Alexander, maladie d’Alpers, maladie d’Alzheimer, maladie de Creutzfeldt-Jakob, maladie de Huntington, maladie de Parkinson, maladie de Pick, maladies lysosomales, myofasciite à macrophages, paralysie supranucléaire progressive, sclérose en plaques, sclérose latérale amyotrophique.

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