Colorants synthétiques et maladies infectieuses

Épidémies et maladies infectieuses → Bactériologie


Dès le milieu du XIXe siècle, les chimistes avaient déjà commencé à synthétiser des substances possédant des propriétés particulières. Ce sont deux contributions théoriques majeures qui feront avancer la chimie à grands pas : la compréhension par Friedrich Kekulé (1829-1896) de la structure en anneau des molécules de benzène et la mise au point du tableau périodique, en 1860, par Dimitri Mendeleïev (1834-1907).

Ce faisant, les propriétés des éléments chimiques sont désormais déterminées par deux facteurs : le nombre d’atomes et le nombre d’électrons que comporte chaque atome. À partir de cette nouvelle compréhension de la matière, dès la fin du XIXe siècle, la chimie devient une véritable science en mesure de faire des prédictions basées sur un modèle théorique, autorisant par le fait même de nouveaux assemblages moléculaires.

Parallèlement à ce développement scientifique, tout au cours de cette période, une nouvelle source d’énergie en matière d’éclairage fait son apparition : le gaz de houille. Pour la petite histoire, il avait été découvert que, lorsque le gaz de houille est chauffé à haute température en l’absence d’air, il se comporte comme un gaz inflammable. En l’espace de quelques années seulement, le gaz de houille, par sa capacité à fournir une lumière constante et de qualité, remplaça rapidement les chandelles et les lampes à l’huile.

Cependant, ce qui est peut-être le plus important, c’est que le gaz malodorant produit par la combustion du gaz de houille, le goudron de houille, fut rapidement reconnu comme une véritable mine d’or. En fait, le goudron de houille, qui contient de l’aniline, un composé organique constitué de chaînes d’azote attachées à des molécules de benzène (connu également sous les noms de : aminobenzène, phénylamine, benzèneamine), a conduit à la production d’une quantité impressionnante de produits tels les colorants synthétiques, les médicaments, les parfums, et les plastiques. Fort de ces découvertes, en Allemagne, la production de colorants synthétiques devient une industrie majeure, qui mettra au point des milliers de colorants à base de goudron de houille de différentes couleurs et possédant différentes propriétés.

L’historien des sciences, Georges Meyer-Thurow, considère que l’industrie chimique allemande de l’époque avait systématiquement industrialisé le processus de l’invention. Calqué sur le modèle du travail à la chaîne, le processus avait été découpé en étapes simples de façon à innover de façon constante, sans compter que tout le processus avait été intégré dans une approche managériale hautement systématisée et bureaucratisée sous la direction d’un administrateur de recherche pour chaque projet.

Nous sommes ici très loin de la thèse que nous cherchons à défendre depuis le début de cet ouvrage, à savoir que l’innovation et les découvertes relèvent à la fois de la démarche scientifique conventionnelle et de la sérendipité. Il faut donc peut-être en arriver à la conclusion que la démarche industrialisée en matière d’innovation est aussi efficace que celle dont nous nous faisons le défenseur. Mais, l’innovation est-elle pour autant synonyme de changement de paradigme ? En fait, non, car l’innovation s’inscrit au cœur même d’un paradigme établi ou qui vient tout juste d’en renverser un autre. En revanche, personne n’aurait jamais pu imaginer que le goudron de houille et ses dérivés que sont les colorants industriels seraient à l’origine de médicaments qui allaient bouleverser le monde de la médecine : changement de paradigme.

Et Kuhn a bien saisi le phénomène : « Les résultats obtenus par la recherche normale ont de l’importance parce qu’ils alimentent la portée et la précision de l’application du paradigme[1]. » Par la suite, et « aussi longtemps que les outils fournis par un paradigme se montrent capables de résoudre les problèmes qu’il définit, la science se développe plus vite et pénètre plus profondément les faits en employant ces outils avec confiance. La raison en est claire. Il en est des sciences comme de l’industrie — le renouvellement des outils est un luxe qui doit être réservé aux circonstances qui l’exigent[2]. »

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020 / texte
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[1] Kuhn, T. ([1962] 1983), La structure des révolutions scientifiques, Paris : Flammarion, p. 61.

[2] Idem., p. 113.

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