L’arrivée du microscope et les maladies infectieuses

Épidémies et maladies infectieuses → Impacts et constats


Antony Van Leeuwenhoek est un personnage étonnant à plus d’un égard. En 1648, il est apprenti chez un drapier d’Amsterdam. Sa formation terminée, son employeur lui propose les postes de comptable et de caissier. En 1656, il retourne chez lui, à Delft, où il ouvre une mercerie. Comme bien d’autres drapiers de l’époque, Leeuwenhoek utilise des lentilles pour vérifier la qualité des étoffes, d’où l’idée qui lui vient de fabriquer des microscopes[1]. À force de travail, d’essais et d’erreurs (sérendipité), il arrive à développer des techniques de polissage qui lui permettront d’obtenir des lentilles capables d’atteindre des grossissements de plus de 275 fois[2]. Ce qui n’est pas banal pour l’époque.

Microscope à lentille unique fabriqué par Leeuwenhoek et dessiné par John Mayall (1836).
La lentille unique est fixée entre deux plaques métalliques, et les vis servent à positionner l’objet examiné devant la lentille[3].

Leeuwenhoek se pose alors une question : « Pourquoi le grain de poivre noir est-il si piquant ? » Son hypothèse : les grains de poivre doivent avoir de petites pointes à leur surface. En observant au microscope une suspension contenant du poivre, il est surpris d’y voir ce qu’il nommera des animalcules[4], qui étaient en fait des bactéries. Pendant plus de vingt ans, il répertoriera toutes ses observations dans plus de 375 lettres fréquemment illustrées que la Royal Society de Londres publiera régulièrement dans ses Philosophical Transactions. Sa lettre n° 18, sans nul doute, est celle qui changera non seulement le cours de la science, mais lui conférera surtout le prestige scientifique. À partir d’eau de pluie ayant séjourné quelques jours dans un baril, il découvre au microscope un tout nouveau monde peuplé de « petites créatures » — protozoaires — utilisant des « jambes » et des « queues » pour se mouvoir dans toutes les directions imaginables[5]. Concept étonnant pour l’époque, il constate que ces « petites créatures » ne possèdent ni squelette ni peau et que leur corps est essentiellement constitué d’un protoplasme.

Bactéries provenant de la bouche. Dessin publié dans la Lettre du 17 septembre 1683.
A : motile Bacillus ; B (C…D) : Selenomonas sputigen ; E : Micrococci ; F : Leptothrix buccalis ;
G : spirochète, probablement Spirochaeta buccalis
(Dobell 1932 : Plaque 24 ou Leeuwenhoek 1939–1999, IV : Plaque 8)[6].

Le 17 septembre 1683, autre découverte intéressante pour Leeuwenhoek : la plaque prélevée sur l’une de ses dents cariées révèle au microscope un nombre incroyable de bactéries qu’il qualifie comme suit : « Il y a plus d’animaux vivant dans la plaque d’une dent de la bouche d’un homme qu’il y a d’hommes dans tout le royaume. » À partir de cette ménagerie, il décrira et illustrera clairement, dans sa lettre n° 39, tous les types de morphologies aujourd’hui connus : sphérique (coccus), en forme de tige (bacilliforme), de forme hélicoïdale (spirochète)[7].

Dès ce moment, Leeuwenhoek est venu tout près de formuler une théorie du germe capable d’expliquer la source des maladies infectieuses à partir de la plaque de l’une de ses dents. En fait, il constate non seulement que les gens qui ont une bonne hygiène buccale ont moins de plaques que les autres qui nettoient moins régulièrement leur bouche, mais il met en lumière le fait que les « animalcules ne résistent pas à la chaleur de son café ».

Étonnamment, il faudra attendre plus de deux cents ans avant que les observations deviennent une véritable théorie des germes avec les travaux de Louis Pasteur (1822-1895). Ce décalage dans le temps s’explique avant tout par le fait que les processus biologiques sont avant tout de nature chimique et qu’il a fallu attendre le XIXe siècle pour que la chimie émerge en tant que discipline scientifique à part entière et qu’elle puisse expliquer le phénomène.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020 / texte
___________
[1] Fred, E. B. (1932), Antony Van Leeuwenhoek : On the Three-Hundredth Anniversary of its Birth, Madison : University of Wisconsin, p. 443.

[2] Dobell, C. ([1932] 1958), « Antony van Leeuwenhoek and his ‘little animals’: being some account of the father of protozoology and bacteriology and his multifarious discoveries in these disciplines », New York : Russell and Russell.

[3] Egerton, F. (2006), « A History of the Ecological Sciences, Part 19: Leeuwenhoek’s Microscopic Natural History », Bulletin of the Ecological Society of America, p. 47-58.

[4] Parker, V. (1964), « Antony van Leeuwenhoek », Murray Gottlieb (ed), Prize Essay Contest, Texas Medical Center Library, p. 442-447 [445].

[5] Idem.

[6] Egerton, F. (2006), op. cit., p. 49.

[7] Porter, J. R. (1976), « Antony van Leeuwenhoek : Tercentenary of His Discovery of Bacteria », American Society for Microbiology, vol. 40, n° 2, p. 260-269 [268].

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