Les maladies infectieuses, une menace ancienne toujours présente

Épidémies et maladies infectieuses → Impacts et constats


La théorie dominante jusqu’au XVIIIe siècle suppose que les pestiférés contaminent l’air qui les entoure. Selon Gérard Fabre, « aéristes et contagionnistes s’accordent, à quelques exceptions près, sur une logique politique qui sert les desseins des autorités en place : pour se protéger de la peste, il importe avant tout de s’isoler des individus et des milieux supposés contaminants[1]. »

Comme les aéristes ont la conviction que le degré d’infection de l’air est plus élevé dans le voisinage immédiat des malades et des cadavres[2], ils prônent leur éloignement. Quant aux contagionnistes, ils prônent un isolement systématique, contrôlé et surveillé, et décrètent que la fuite est néfaste pour la société. Il faut peut-être considérer que les aéristes, comme le suggère Fabre, « auront l’oreille des autorités pour des raisons multiples, qui sont loin de ressortir à la seule crédibilité présumée de cette thèse[3] ».

Vu sous cet angle, il est possible d’envisager comment la médecine aériste a pu donner un argument décisif aux autorités politiques pour tenter de conjurer les peurs sociales exacerbées par les épidémies de peste menaçant gravement l’ordre public. En somme, il est plausible de penser que la thèse aériste aura permis aux autorités de dédramatiser les situations épidémiques.

Malgré la thèse aériste, et malgré les thèses contagionnistes de Massa, de Fracastoro, de Bonagentibus, de Mercuriale et de Massaria, entre le Moyen-Âge et le XVIIIe siècle, les institutions sanitaires — lazarets, léproseries, quarantaines, cordons sanitaires, etc. — ont devancé la théorie, et c’est là un point important, car toutes les théories proposées, si importantes soient-elles, ne font que confirmer la validité du modèle de la quarantaine. L’institution sanitaire n’a pas eu besoin de théories pour agir ; que des observations empiriques tirées des contagions passées sur ce qui fonctionnait ou non.

Autrement dit, les deux théories — aérisme et contagionnisme — viennent appuyer et confirmer l’institution sanitaire et non l’inverse. Si tel est bien le cas, il faut alors supposer que l’autorité médicale n’a pas « réussi », avant le XIXe siècle, à imposer ses vues. Qu’en est-il exactement ? Le tableau suivant répertorie les grandes figures faisant office d’autorité médicale d’avant le milieu du XIXe siècle[4].

Légende
Le « — » signifie que, dans l’œuvre du savant, l’autorité n’est pas citée ; le « + » signifie que l’autorité médicale est citée au moins une fois ; le « r » signifie que l’autorité médicale est citée seulement dans le cas d’un médicament.

Qu’est-il possible de tirer comme conclusions d’un tel tableau ? Tout d’abord, l’autorité d’Hippocrate (460-370) et de Galien (129-201) ne se dément pas jusqu’au XVIIIe siècle. Par contraste, Dioscoride (40-90), pharmacologue et botaniste grec, autorité en matière de plantes médicinales depuis l’Antiquité, est systématiquement victime, tout au cours du XVIe siècle, des multiples recherches engagées de toutes parts dans le domaine de la botanique. Avicenne, quant à lui, présente un profil similaire à celui de Dioscoride ; cité régulièrement tout au cours du XVIe siècle, son influence décline plus le siècle avance. Après 1600, il disparaît totalement en tant qu’autorité médicale. Bien que cette recension apporte un éclairage sur l’influence de l’autorité médicale à travers le temps, elle n’explique pas pour autant la prédominance du modèle sanitaire. Il faut donc se poser quelques questions :

  1. Pourquoi l’institution sanitaire a-t-elle précédé les théories aériste et contagionniste ?
  2. Pourquoi la thèse hippocratique, formulée quatre siècles avant Jésus-Christ et redécouverte en Europe au XVe siècle, a-t-elle conféré une telle assise savante à la doctrine aériste ?
  3. Pourquoi les thèses des médecins de l’Antiquité ont-elles perduré jusqu’au XVIIIe siècle ?
  4. Est-ce que les changements intervenus dans le savoir épistémique médical au XVIIIe siècle permettent à eux seuls d’expliquer l’abandon du savoir antique ?

Les réponses à ces quatre questions interpellent tout particulièrement, car elles exigent non seulement de considérer différents phénomènes, mais d’envisager qu’il y a peut-être une mécanique à l’œuvre, sociale ou d’une autre nature, qui peut expliquer ce type de rupture épistémique, car c’est bien de cela qu’il s’agit, d’une rupture épistémique.

À ce sujet, Alexandre Klein souligne que : « à l’aube du XVIIIe siècle, Hippocrate était encore une référence théorique, avec sa théorie des humeurs, autant que pratique, avec sa médecine assistante de la Nature. La médecine hippocratique, poursuivie par Galien, était en effet restée, sous l’égide de l’Église sur les sciences et les consciences, le dogme de la médecine officielle, pendant de la scolastique aristotélothomiste. La refonte complète de l’ensemble de la connaissance et de la pratique médicale s’imposait donc. Celle-ci trouva ses fondements dans la révolution scientifique et biologique qui annonçait alors l’avènement des sciences modernes[5]. […] Dans ce mouvement qui fonde le savoir comme représentation iconique, la science quitte son statut de theoria contemplative qu’elle était chez les Grecs, pour devenir praxis, activité technique[6]. »

Klein amène ici un élément de réponse important pour comprendre comment cette rupture épistémique s’est effectuée au XVIIe siècle : le passage de la theoria à la praxis, d’où l’abandon de l’autorité médicale antique. Pourtant, une autre rupture épistémique médicale d’importance est survenue avec la révolution pastorienne, alors que le modèle de la praxis était déjà bien installé, tout comme il en a été de même avec la découverte de l’ADN et du séquençage intégral du génome humain au tournant du second millénaire.

Il faut donc supposer qu’il y a une autre mécanique à l’œuvre derrière la praxis, ou qui la précède, ou qui la surclasse. La question, à cette étape-ci, reste entière, et pour tenter, d’y réponde, il faut revoir l’histoire.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020 / texte
__________
[1] Fabre, G. (1996), Les savoirs sur la contagion : la peste et l’institution de la quarantaine, in Culture française d’Amérique, p. 93.

[2] Biraben, « Les hommes et la peste en France et dans les pays européens et méditerranéens », La peste dans l’histoire, Tome 1, Paris/La Haye : Mouton, p. 167.

[3] Fabre, G. (1996), op. cit., p. 87.

[4] Černý, K. (2012), « Early Modern “Citation Index”? Medical Authorities in Academic Treatises on Plague (1480–1725) », Prague Medical Report, vol. 113, n° 2, Prague : Charles University, – Karolinum Press, p. 119–135 [128].

[5] Klein, A. (2012), Du corps médical au corps du sujet ― Étude historique et philosophique du problème de la subjectivité dans la médecine française moderne et contemporaine, Thèse de doctorat, Université de Lorraine, p. 44.

[6] Idem., p. 46.

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