Louis Pasteur et la révolution microbienne

Épidémies et maladies infectieuses → Impacts et constats


La principale contribution de Pasteur, sur le plan scientifique, aura bel et bien été de mettre en lumière l’implication des micro-organismes dans divers processus chimiques et biologiques. Tout d’abord, Pasteur constate que les micro-organismes jouent un rôle essentiel dans la fermentation du vin. Il se pose quelques questions : si les bactéries et les microbes peuvent induire de tels changements organiques, d’où proviennent-ils ? ; sont-ils présents dans l’air, attendant des conditions favorables pour se multiplier, ou sont-ils générés spontanément ? ; naissent-ils de germes semblables à eux ou apparaissent-ils spontanément dans les milieux fermentescibles ? Toute la question de la génération spontanée est dès lors remise en question.

À partir de 1862, Pasteur mène une série d’expériences ingénieuses qui le conduit à prouver, hors de tout doute, que les micro-organismes ne naissent pas spontanément et qu’ils sont présents partout. Pendant des siècles, les gens ont cru que, dans certaines circonstances, des animaux organisés plus ou moins gros pouvaient sortir d’un lieu clos sans avoir de parents semblables à eux. Le 7 avril 1864, lors d’une conférence publique à la Sorbonne, Pasteur veut non seulement se démarquer de la recherche scientifique des siècles qui le précèdent, mais il veut aussi prendre date, faire date, marquer son temps et ses auditeurs :

« J’ai pris dans l’immensité de la création ma goutte d’eau, et je l’ai prise toute pleine de la gelée féconde. Et j’attends, et j’observe, et je l’interroge, et je lui demande de vouloir bien recommencer pour moi la primitive création ; ce serait un si beau spectacle ! »

Exclamations diverses […]

Mais elle est muette ! Elle est muette depuis plusieurs années que ces expériences ont commencées.

Murmures […]

Ah ! C’est que j’ai éloigné d’elle, et que j’éloigne encore en ce moment, la seule chose qu’il n’ait pas été donné à l’homme de produire, j’ai éloigné d’elle les germes qui flottent dans l’air, j’ai éloigné d’elle la vie, car la vie c’est le germe et le germe c’est la vie. Jamais la doctrine de la génération spontanée ne se relèvera du coup mortel que cette simple expérience lui porte. (Applaudissements nourris)[1] »

Pasteur vient de porter un coup fatal à la théorie de Pouchet, défenseur de la génération spontanée, et affirme non seulement que « Vous ne sortirez pas d’ici sans être convaincus que la génération spontanée des êtres microscopiques est une chimère[2] », mais il soutient, devant ses auditeurs médusés, avec force exemples, que : (i) les poussières de l’atmosphère renferment des germes d’organismes inférieurs, toujours prêts à se développer et à se multiplier ; (ii) les liquides les plus putrescibles restent inaltérés si on a la précaution de les mettre à l’abri du contact de ces germes.

Cette démonstration de Pasteur renvoie directement au propos de Kuhn sur le dénouement d’une crise paradigmatique qui s’articule autour de trois scénarios possibles :

  • « quelquefois, la science normale se révèle in extremis  capable de résoudre le problème à l’origine de la crise, malgré le peu d’espoir conservé par ceux qui voyaient là la fin du paradigme existant[3] » ;
  • dans « d’autres cas, le problème résiste, même si on l’aborde d’un point de vue en apparence radicalement nouveau — les scientifiques peuvent alors conclure qu’aucune solution ne se présentera dans l’état actuel de leur domaine de recherche [et] le problème est étiqueté et mis de côté pour une génération future, disposant d’outils plus développés[4] » ;
  • et c’est là où se cale la démarche de Pasteur, la « crise peut se terminer avec l’apparition d’un nouveau candidat au titre de paradigme et une bataille s’ensuit pour son adoption[5]. »

Ces constats posés par Pasteur sont le premier chaînon qui le mènera, par une suite d’observations et d’expérimentations, de la fermentation aux maladies contagieuses jusqu’à la théorie des germes. En étudiant la fermentation butyrique, Pasteur découvre également une nouvelle classe d’êtres vivants capables de vivre à l’abri de l’air, d’où le terme « anaérobie » pour le ferment qui a la propriété de vivre sans air, en opposition au micro-organisme qui exige la présence de l’oxygène libre pour se développer.

Les travaux de Pasteur sur les fermentations feront date et trouveront écho tout particulièrement dans l’industrie et l’agriculture. Ses recherches portant sur le micro-organisme Mycoderma aceti qui fixe l’oxygène de l’air sur l’alcool ont permis aux producteurs de vinaigres d’obtenir un vinaigre d’une qualité constante. En étudiant les ferments parasites du vin, Pasteur démontre que chaque maladie est due à un ferment particulier ; il suffit de chauffer les vins à 55°C pour les mettre à l’abri des maladies. Idem pour la bière : les brasseurs peuvent désormais préserver les moûts des souillures en chauffant le liquide pour prévenir les maladies : c’est la découverte de la pasteurisation.

Autre découverte importante de Pasteur : le grainage cellulaire[6]. En 1865, non seulement en France, mais aussi en Italie, en Autriche et en Asie Mineure, l’élevage du ver à soie est miné par une maladie, la pébrine. Le microscope révèle alors à Pasteur quelque chose de particulier : les vers atteints de cette maladie ont des corpuscules brillants. Poussant plus loin ses investigations, il découvre que ces mêmes corpuscules sont également responsables de la maladie. Partant de là, il montre non seulement que la pébrine est héréditaire et contagieuse, mais il découvre aussi une autre maladie, la flacherie[7], qui met en évidence la notion de « terrain » pour que la maladie se déclare. Conséquemment, « les travaux de Pasteur ont un intérêt considérable : pour la première fois, sont résolus scientifiquement les problèmes de l’hérédité et de la contagion, et établies des règles de prophylaxie[8]. »

En 1879, de retour d’un séjour de vacances d’été de plus de trois mois, Pasteur reprend ses travaux sur le choléra affectant les poulets en utilisant des cultures préparées tout juste avant son départ. Sachant pertinemment que du moment où il injectait les cultures en question, les poulets mouraient invariablement du choléra à l’intérieur d’une période de vingt-quatre heures, quelle ne fut pas sa surprise de constater que tous les poulets survécurent à sa nouvelle expérimentation. Et c’est là où la sagacité vient jouer. Il y a tout d’abord le constat qu’un événement vient de se produire qui est une anomalie par rapport aux expériences antérieures.

Et comme il a été mentionné plus tôt, l’observation fine, l’un des paramètres qui articulent la sagacité, est bien cette capacité à relever des anomalies. Pasteur n’a d’autre choix que de constater l’étendue de son erreur d’interprétation par rapport à ses expériences précédentes. D’expérimentation en expérimentation avec cette culture, entre essais et erreurs, Pasteur en arrive à deux conclusions : (i) il a trouvé le moyen d’immuniser les poulets à partir d’une culture vieillie de microorganismes du choléra ; (ii) il a trouvé le moyen de produire artificiellement des microorganismes atténués. De là, une découverte : des microbes atténués peuvent constituer un vaccin efficace sans provoquer la maladie.

Thomas Kuhn a bien raison de dire que « la perception de l’anomalie — c’est-à-dire d’un phénomène auquel le paradigme n’avait pas préparé l’examinateur — a joué un rôle essentiel pour préparer la voie à la perception de la nouveauté. […] ce sentiment que quelque chose n’allait pas n’était que le prélude de la découverte[9]. » Il est clair, a posteriori, que la découverte de Pasteur exigeait un changement de paradigme, donc un changement à la fois dans les procédés et dans les résultats prévisibles. Mais surtout, les caractéristiques de la démarche de Pasteur révèlent «  une conscience antérieure de l’anomalie, l’émergence graduelle de sa reconnaissance, sur le plan simultanément de l’observation et des concepts ; enfin, dans les domaines et les procédés paradigmatiques, un changement inévitable, souvent accompagné de résistance[10]. »

Finalement, « l’épisode n’est clos que lorsque la théorie du paradigme est réajustée afin que le phénomène anormal devienne phénomène attendu[11]. »

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020 / texte
___________
[1] Latour, B. (1989), « Pasteur et Pouchet : hétérogenèse de l’histoire des sciences », Michel Serres (ed), Éléments d’histoire des sciences, Paris : Bordas p. 423-445 [427].

[2] Du Sablon, L. (1893), « Des générations spontanées », Lectures scientifiques, Extraits de mémoires originaux et d’études sur la science et les savants, Paris : Librairie Hachette, p. 27.

[3] Kuhn, T. ([1962] 1983), ), La structure des révolutions scientifiques, Paris : Flammarion, p. 123.

[4] Idem., p. 123.

[5] Idem., p. 124.

[6] « Le grainage cellulaire a pour objet d’opérer la sélection de la graine, pour ne garder que celle provenant de papillons sains. Cette méthode a pour préliminaire la sélection des chambrées ; on écarte de la reproduction les cocons provenant des chambrées dans lesquelles des vers ont été atteints de flacherie ; il convient que l’éducation ait été irréprochable, sous le rapport de la vigueur des vers et de l’absence de mortalité après la quatrième mue. » (Sagnier, H. (1889), Dictionnaire d’agriculture, tome 3, Paris : Librairie Hachette, p. 92.)

[7] Maladie propre au ver à soie causée par l’ingestion de feuilles de mûrier infectées.

[8] Latour, B. (1994), Pasteur. Une science, un style, un siècle, Paris : Perrin.

[9] Kuhn, T. ([1962] 1983), op. cit., p. 88.

[10] Idem., p. 96.

[11] Idem., p. 83.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.