Se laver les mains, un impératif en temps de contagion, une idée de Semmelweis

Épidémies et maladies infectieuses → Impacts et constats


En 1847, le médecin autrichien Ignaz Semmelweis, alors responsable du service de maternité de l’Hôpital général de Vienne, observe que les femmes accouchées par les médecins et les étudiants en médecine ont un taux beaucoup plus élevé (13 à 18%) de mortalité post-accouchement dû à la fièvre puerpérale que les femmes accouchées par les sages-femmes (2%)[1]. Le tableau ci-dessous, élaboré par Semmelweis à partir d’observations empiriques[2], fait état de ce taux de mortalité à l’Hôpital général de Vienne entre 1785 et 1859[3].

Partant de ses propres observations, Semmelweis pose un constat : les femmes décédées avaient été accouchées par des médecins ayant pratiqué quelques minutes auparavant des autopsies, ce qui n’était pas le cas des sages-femmes. De là, une hypothèse : le fait de manipuler du matériel cadavérique entraîne un risque accru de fièvre puerpérale, d’où l’idée du lavage des mains. Semmelweis propose alors d’utiliser une solution de chlorure de chaux pour laver les mains. Résultat de l’opération, le taux de mortalité chute à environ 2 %, soit au même niveau que celui des sages-femmes.

Quelque temps plus tard, Semmelweis entreprend de laver également les instruments médicaux et chirurgicaux : le taux de mortalité chute jusqu’à environ 1 %. Son supérieur, le professeur Klein, membre de la vieille garde universitaire et tenant de la théorie miasmatique de la maladie alors en vogue, n’accepte pas ses conclusions. Klein pense plutôt que la baisse de la mortalité est directement liée au tout nouveau système de ventilation de l’hôpital. Ironie de l’histoire ou non, en 1849, malgré les résultats obtenus, Semmelweis n’obtient pas le renouvellement de son poste de professeur assistant et quitte Vienne[4]. En 1851, il se retrouve à la tête du service d’obstétrique de l’hôpital St-Roch de Budapest et applique, encore là, ses directives d’aseptisation.

En 1867, à l’âge de 47 ans, il meurt dans un asile d’aliénés. Faut-il ici préciser que, selon certains historiens, Semmelweis n’était pas un personnage facile, à la limite dogmatique, frôlant la paranoïa et intolérant à la critique[5].

Pour tout dire, les travaux de Semmelweis ont non seulement eu très peu d’effet sur la pratique obstétricale, mais ils ont été presque totalement oubliés jusqu’aux années 1880, moment où le chirurgien britannique Joseph Lister, inspiré par les travaux de Pasteur, propose l’aseptisation du matériel médical. Concrètement, ce n’est pas à partir des travaux de Semmelweis que l’antisepsie a fait son entrée dans les hôpitaux, mais bel et bien à partir des travaux de Lister. Comble de l’ironie, Lister n’avait jamais entendu parler de Semmelweis. Ce n’est qu’en 1887, une fois la méthode antiseptique de Lister fermement établie, que la publication d’un document par un médecin hongrois a conduit à un extraordinaire renouveau de la réputation[6] de Semmelweis.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020 / texte
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[1] Caplan, C. E. (2003), The childbed fever mystery and the meaning of medical journalism, Montreal : Faculty of Medicine, McGill University.

[2] Semmelweis, I. P. (1860), Etiology, Concept and Prophylaxis of Childbed Fever, trad. F. P. Murphy, Medical Classics 5/5, p. 460-462.

[3] Loudon, I. (2002), Commentary on Semelweiss (1818–1865), The James Lind Library.

[4] Best, M., Neuhauser, D. (2004), « Ignaz Semmelweis and the birth of infection control ― Heroes and Martyrs of Quality and Safety », Quality and Safety in Health Care, vol. 13, p. 233–234 [233].

[5] Loudon, I. (2002), op. cit.

[6] « Les défauts de la personnalité de Semmelweis ont été oubliés et il a été présenté comme un héros injustement négligée et un martyr rendu fou par l’opposition implacable de ses contemporains. Dans les années 1920, l’histoire de Semmelweis avait tous les éléments d’une épopée hollywoodienne. » (Loudon, I. (2002), op. cit.).

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