Contagion, convexité et concavité

Épidémies et maladies infectieuses → Science, hasard et contagion


Premier constat : l’arrivée inattendue d’un nouveau savoir, d’une technologie ou d’une technique en matière de santé serait susceptible de produire, au global, plus de gains que de pertes. Il suffit, pour s’en convaincre, d’observer comment l’arrivée de la pratique anatomique à la Renaissance (dont l’apparition est elle-même soumise à la convergence de courants sociaux et à la contingence) a systématiquement redéfini à la fois l’épistémologie médicale, le socle ontologique, les pratiques sanitaires et la finalité du discours hygiéniste par rapport au Moyen-Âge : il ne s’agit plus seulement de repousser le mal, mais de l’isoler en établissant des frontières. Il ne s’agit pas ici d’un changement dans le degré, mais bel et bien d’un changement de registre.

Dans le schéma ci-dessous, dès l’irruption inattendue d’un nouveau savoir, d’une technologie ou d’une technique en matière de santé, l’individu se retrouve dans une position telle qu’il y a dorénavant un « avant » (condition antérieure où sa santé globale était plus à risque) et un « après » (condition ultérieure où sa santé globale sera peut-être moins à risque). Le changement de registre que provoque l’irruption inattendue d’un nouveau savoir, d’une technologie ou d’une technique en matière de santé semble procurer des gains éventuels significatifs pour la condition de santé générale d’un individu.

Schéma de la convexité

Ce changement de registre n’interviendrait qu’en fonction d’une asymétrie nette entre les gains procurés (ils ont besoin d’être grands) et les problèmes potentiels (peu dommageables). A contrario, une innovation qui procure peu de gains et qui est peu dommageable aurait peu de chances de conduire à un changement de registre ; une innovation qui procurerait peu de gains et qui entraînerait des problèmes a également peu de chances de conduire à un changement de registre.

Par exemple, les travaux de Louis Pasteur, chimiste et physicien, sont caractéristiques d’une asymétrie nette comportant des gains : (i) découverte du rôle des microorganismes dans le processus de fermentation ; (ii) réfutation de la génération spontanée : les germes proviennent du milieu environnant, non des milieux de fermentation, et se multiplient lorsque les conditions sont favorables ; (iii) invention de la Pasteurisation, procédé de chauffage détruisant les micro-organismes des vins malades (appliqué également à la conservation du lait).

Faut-il aussi préciser que chacune des découvertes de Pasteur est le fruit d’une asymétrie nette comportant des gains à partir de travaux d’autres chercheurs. Autrement dit, c’est à partir de cette asymétrie que des moments de rupture épistémologiques entraîneraient des modifications profondes non seulement sur le plan des savoirs et des pratiques médicales, mais sur l’ensemble de la société en général. Autre exemple, dans la seconde moitié du XIXe siècle, la convergence d’une épidémie de choléra, les découvertes en microbiologie, les techniques d’assainissement de l’eau, l’eau courante et la mise à l’égout aura conduit non seulement à une modification en profondeur de l’environnement sanitaire, mais aussi à un accroissement substantiel de l’espérance de vie ; c’est le tournant de la révolution hygiénique.

Schéma de la concavité

Second constat : l’incertitude est aussi source de gains importants. L’irruption inattendue d’un nouveau savoir, d’une technologie ou d’une technique serait essentiellement le fruit de la variabilité et de l’incertitude. Variabilité, dans le sens où le processus des innovations et des découvertes est soumis à des variations dont personne n’a idée. Par exemple, dans les années 1920, alors que Gerhard Domagk travaille sur l’utilisation des colorants comme antibactériens, et sans qu’il en comprenne pour autant le processus biologique (variabilité), découvre que la sulfamidochrysoïdine combat les streptocoques (variabilité). Incertitude également, dans le sens où personne n’a idée des implications et des impacts qu’aura l’irruption inattendue d’un nouveau savoir, d’une technologie ou d’une technique en matière de santé. Paradoxalement, l’être humain a une aversion naturelle envers la variabilité l’incertitude, d’où sa propension à vouloir la domestiquer, alors que c’est justement de la variabilité et de l’incertitude que naissent les innovations scientifiques, technologiques ou techniques qui modifieront à son avantage son environnement.

Troisième constat : les gains acquis par l’arrivée inattendue d’un nouveau savoir, d’une technologie ou d’une technique en matière de santé sont susceptibles d’augmenter le niveau de malaise (anxiété, angoisse, peur) d’un individu par rapport à sa propre santé. Comment la chose est-elle possible ? Le schéma de la page suivante rend compte d’un phénomène particulier : les pertes sont plus élevées que les gains, soit l’inverse de la convexité.

Le mécanisme, quant à lui, est tout aussi particulier. Pour en rendre compte, deux cas de figure : (1) toute innovation en matière d’investigation médicale est susceptible de rendre compte d’un état pathologique quelconque chez l’individu. Le degré de pathologie, investigué, découvert et mesuré, détermine, sur l’hyperbole, la position du malaise ressenti par un individu : plus ce degré pathologique risque de porter atteinte à la santé de l’individu, plus il est vécu comme un malaise intense et vice-versa ; (2) les nutritionnistes, par leur inlassable travail de domestication de l’incertitude en matière d’alimentation, délimitent ce qui peut éventuellement porter ou non atteinte à la santé en fonction d’une échelle graduée dont les balises vont du sain (Omega-3, antioxydants, anticancer) au malsain (gras saturés, cholestérol, calories, cancer). Le risque pour la santé, répertorié et mesuré, détermine, sur l’hyperbole, la position du malaise ressenti par un individu : plus ce risque est susceptible de porter atteinte à la santé de l’individu, plus l’individu devient anxieux, angoissé ou apeuré face à la consommation d’un quelconque aliment et vice-versa.

Quatrième constat : (i) plus un savoir est prédictif en matière de santé, plus il semble accentuer le malaise chez l’individu ; (ii) plus une technologie médicale d’investigation dispose d’une capacité prédictive, plus elle semble accentuer le malaise chez l’individu ; (iii) plus l’échelle du sain et du malsain en matière d’alimentation se précise et se raffine, plus elle acquiert en capacité prédictive (« Si vous mangez ceci ou cela, vous obtiendrez tel ou tel résultat… ») et plus elle semble accentuer le malaise chez l’individu. En somme, tout ce qui possède un caractère prédictif en matière de santé serait susceptible d’augmenter le niveau de malaise chez un individu en fonction de sa capacité à prédire avec plus ou moins de précision et de certitude.

Cinquième constat : d’une part, les gains acquis par l’irruption inattendue d’un nouveau savoir, d’une technologie ou d’une technique transformeraient en profondeur une société. D’autre part, tout savoir ou technologie à caractère prédictif radicaliseraient la relation du sain au malsain. En somme, alors que tous les gains nets augmentent quantitativement et qualitativement la santé d’un individu, le sous-ensemble des savoirs et technologies à caractère prédictif, quant à lui, diminue la portée des gains nets (pertes) en induisant chez l’individu un malaise gradué dans le rapport du sain au malsain. Le paradoxe que nous avions cru voir entre, d’un côté, les gains nets induits par l’irruption de savoirs et de technologies inattendus, et de l’autre côté, le développement d’un quelconque malaise, est ainsi soulevé.

Sixième constat : l’horizon de la peur qui est un rapport entre, d’une part, le niveau d’aversion envers la variabilité et l’incertitude, et d’autre part, le niveau d’inclination envers la stabilité et la certitude, se mesure en fonction de la capacité prédictive des savoirs ou des technologies. Par exemple, le cholestérol serait une molécule toxique qui bouche les artères, et ceci, à une vitesse proportionnelle aux niveaux de cholestérol dans le sang, d’où les infarctus du myocarde et les attaques cérébrales, d’où un horizon de la peur très rapproché. Autre exemple, toutes les formes de dépistage prénatales obligent à un questionnement à propos de l’avortement, d’où un horizon de la peur très rapproché.

Septième constat : le rapport entre la concavité (gains en matière de santé) et la convexité (malaise lié aux capacités prédictives des savoirs et technologies) détermine une dynamique précise qui oriente la nature du discours hygiéniste :

  1. Chaque apport d’ordre scientifique ou technologique dans l’épistémologie médicale entraînerait :
  2. une reconfiguration du socle ontologique ;
    • du Moyen-Âge jusqu’au XXIe siècle, la tendance semble démontrer le passage graduel de la vision d’un corps soumis à l’incertitude de l’environnement à la vision d’un corps lui-même vecteur d’incertitudes ;
    • ce passage graduel de la vision d’un corps soumis à l’incertitude de l’environnement à la vision d’un corps lui-même vecteur d’incertitudes semble conduire à une volonté de prise de contrôle du corps, d’où l’idée qu’il serait possible de le rendre de plus en plus réparable, malléable et perfectible.
  3. une mise à niveau des mécanismes permettant d’assurer la stabilité sanitaire et sociale ;
    • du Moyen-Âge jusqu’au XXIe siècle, la tendance semble démontrer que la mise en alarme des espaces, des comportements et des corps devienne graduellement de plus en plus endogène (l’individu est signe, la condition de l’individu est alarme) et de moins en moins exogène (le fait d’une cause naturelle) ;
    • du Moyen-Âge jusqu’au XXIe siècle, la tendance semble démontrer que la mise aux normes des espaces, des comportements et des corps devienne graduellement le fait de l’autorité de l’épistémologie médicale, laquelle autorité se baserait de plus en plus sur la statistique fournie par les études cliniques et/ou épidémiologiques ;
    • du Moyen-Âge jusqu’au XXIe siècle, la tendance semble démontrer que la mise à distance des dangers s’orienterait graduellement vers une prévention de soi toute personnelle à l’aune d’un individu réputé de plus en plus autonome.
  4. un rapprochement ou un éloignement de l’horizon de la peur ;
    • du Moyen-Âge jusqu’au XXIe siècle, la tendance semble démontrer que le déploiement scientifique et technologique conduirait de plus en plus à un rapprochement de l’horizon de la peur ;
    • du Moyen-Âge jusqu’au XXIe siècle, la tendance semble démontrer que les événements perturbateurs à incidence pathologique deviennent de plus en plus endogènes (le fait de l’individu) et de moins en moins exogènes (le fait d’une cause naturelle).
  5. un changement de registre du discours hygiéniste dans le rapport du sain au malsain ;
    • du Moyen-Âge jusqu’au XXIe siècle, la tendance semble démontrer que le rapport du sain au malsain s’articule de plus en plus autour d’une cause endogène (le fait de l’individu) et de moins en moins autour d’une cause exogène (le fait d’une cause naturelle) ;
  6. une redéfinition de la finalité du discours hygiéniste.
  7. Chaque irruption d’une nouvelle maladie a un impact direct sur le niveau d’aversion, le niveau d’inclination, le discours hygiéniste et sa finalité :
    1. si l’efficacité des mécanismes permettant d’assurer la stabilité sanitaire et sociale éprouve des problèmes ou ne fonctionne pas, il existe une probabilité que :
      • le niveau d’aversion augmente ;
      • le niveau de confiance envers l’efficacité des mécanismes permettant d’assurer la stabilité sanitaire et sociale diminue ;
      • l’épistémologie médicale soit remise en cause ;
      • l’horizon de la peur se rapproche ;
      • le discours hygiéniste soit en crise ;
      • la finalité du discours hygiéniste soit remise en doute.
    2. si l’efficacité des mécanismes permettant d’assurer la stabilité sanitaire et sociale fonctionne totalement ou dans une mesure acceptable, il existe une probabilité que :
      • le niveau d’aversion diminue ou reste stable ;
      • le niveau de confiance envers l’efficacité des mécanismes permettant d’assurer la stabilité sanitaire et sociale soit renforcé ou reste stable ;
      • l’épistémologie médicale ne soit pas remise en cause ;
      • l’horizon de la peur ne se rapproche pas ou s’éloigne quelque peu ;
      • le discours hygiéniste soit renforcé ou reste stable ;
      • la finalité du discours hygiéniste soit confirmée.

Huitième constat : d’une part, le corps devenu vecteur d’incertitudes, et d’autre part une mise en alarme des espaces, des comportements de plus en plus endogène (le fait de l’individu, l’individu est signe, la condition de l’individu est alarme) obligerait à une plus grande prévention de soi, d’où une autonomie accrue de l’individu face à sa propre santé et à lui-même de façon générale. Ce procès d’autonomisation, amorcé au Siècle des Lumières, culmine en ce XXIe siècle avec cette idée d’un individu autonome en tout, architecte de sa vie, maître de son destin, capable de renverser l’adversité à son profit, d’où l’émergence d’un présupposé important : l’addition de toutes les pratiques individuelles de prévention de soi conduirait à une protection collective généralisée nonobstant toutes autres considérations de nature sociale.

Nous avons, ensemble, dès le départ, soulevé un problème : en matière de santé, paradoxalement, l’incroyable déploiement scientifique et technologique des XXe et XXIe siècles semble provoquer chez l’individu le sentiment d’une constante proximité avec des dangers à incidence pathogène (internes ou externes). Pour tenter de comprendre ce paradoxe, nous avons proposé l’hypothèse de l’horizon de la peur et de la domestication de l’incertitude[1]. Partant de ces analyses, cinq nouvelles hypothèses de travail ayant des implications sociales importantes émergent :

  • c’est d’une asymétrie procurant des gains nets (convexité) que des moments de rupture épistémologiques entraîneraient des modifications profondes, non seulement sur le plan des savoirs et des pratiques médicales, mais sur l’ensemble de la société en général ;
  • tout savoir ou technologie à caractère prédictif radicaliserait (concavité) la relation du sain au malsain, rapprochant d’autant l’horizon de la peur, alimentant d’autant un certain discours hygiéniste ;
  • le rapprochement de l’horizon de la peur engagerait certaines pratiques préventives (dépistage, nutrition, fitness) chez l’individu, d’où une autonomisation accrue de l’individu en matière de prévention de soi ;
  • l’addition de toutes les pratiques individuelles de prévention de soi conduirait à une protection collective généralisée nonobstant toutes autres considérations de nature sociale (un présupposé majeur ouvrant la voie au délestage étatique en matière de santé) ;
  • un renouvellement total de la vision du corps devenu lieu central de l’identité où le sujet, censé dépendre exclusivement de lui-même, injonction à l’autonomie, s’identifie de part en part à ce qu’expriment sa présence physique, ses limites, ses traits.

Le processus de domestication de l’incertitude comporte un paramètre important que nous n’avons pas mis en évidence dans cet ouvrage : il posséderait sa propre logique structurée à la fois par les données avérées de la science et l’emprunt à certains noyaux mythiques. Il s’agit là d’une hypothèse qui reste à vérifier.

La sérendipité, comme nous l’avons vu, joue un rôle beaucoup plus important qu’il y paraît de prime abord dans les découvertes scientifiques. Ce sont les découvertes scientifiques issues de la sérendipité qui sont les plus susceptibles d’introduire un changement de paradigme scientifique, au sens où Thomas Khun l’entend.

Un changement de paradigme scientifique issu de la sérendipité est susceptible de provoquer un changement de paradigme social majeur : la transformation de nos modes d’existence tient largement à la démiurgie des sciences parce que la science est toujours en société.

Un changement de paradigme scientifique issu de la sérendipité entraîne obligatoirement la mise au point de nouvelles techniques efficaces pour traiter les problèmes soulevés par ledit changement : c’est la volonté de rechercher en toutes choses la méthode technique absolument la plus efficace.

Une fois les techniques mises en place à la suite d’un changement de paradigme scientifique, ces mêmes techniques, au sens où Jacques Ellul l’entend (l’enchaînement des techniques), appellent à développer d’autres techniques parce que les précédentes rendent nécessaires les suivantes.

Une fois les techniques mises en place suite à un changement de paradigme scientifique qui a lui-même provoqué un changement de paradigme social, les techniques étendent leur aire d’action au monde entier : aucune société n’y échappe, et aucun aspect de la vie en société — la notion d’universalisme proposée par Jacques Ellul.

Parce que la science est toujours en société, parce que les techniques sont toujours en société, celles-ci servent non seulement à renforcer certaines normes sociales déjà en place, mais aussi à leur fournir de nouveaux outils pour les perpétuer.

Parce que la science est toujours en société, parce que les techniques sont toujours en société, celles-ci servent non seulement à renforcer certaines normes sociales déjà en place, mais doivent les pousser jusqu’à leur conclusion logique, c’est-à-dire perfectionner l’homme.

Finalement, ce que ce dossier sur les maladies infectieuses a surtout permis de voir, c’est comment la science a investi l’horizon de la peur, quels moyens elle a mis en œuvre, quelles démarches elle a privilégiées pour y arriver, et pourquoi l’adhésion sociale envers tout ce qui permet de domestiquer l’incertitude en matière de santé est si forte et consensuelle : Processus hygiéniste par lequel l’être humain cherche, d’une part, à sécuriser les espaces, les comportements et les corps à incidence pathologique, et d’autre part, à normer, à surveiller, enregistrer, évaluer, traiter et contrôler le comportement des gens, leur corps, les objets et les événements dans le but de gouverner l’activité humaine. Ce processus hygiéniste joue à deux niveaux : (i) le niveau micro où les individus sont triés, catégorisés et traités selon leur profil ainsi constitué (Erwin Goffman parlait de people-processing) ; (ii) le niveau macro, où certaines structures sociales sont mises en place et institutionnalisées.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020 / texte

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