Contagion, la position de l’institution médicale

Épidémies et maladies infectieuses → Science, hasard et contagion


Pour des raisons qui lui sont propres, l’institution de pouvoir qu’est la médecine n’a aucune intention de changer cette image de la science qui s’est installée dans l’imaginaire collectif, bien au contraire. Il se pourrait que par le simple effet d’une tradition héritée de la médecine clinique instaurée au milieu du XIXe siècle, la science, en médecine, en soit arrivée à se présenter comme un ensemble de faits avérés dignes d’un article de foi gravé une fois pour toutes par une quelconque autorité supérieure dans la pierre, à l’instar des Dix commandements.

Conséquemment, tout chercheur qui suivrait ce processus scientifique, linéaire faut-il le préciser, arriverait inévitablement aux conclusions espérées et souhaitées. Partant de là, ce processus brosse un portrait faussé de l’histoire scientifique, construit à la limite une hagiographie de ces grands scientifiques, présente les avancées de la science comme une séquence d’événements qui ont conduit aux progrès médicaux que nous connaissons aujourd’hui.

Pourtant, la réalité est tout autre. Les avancées médicales sont avant tout le fruit d’innombrables erreurs, parfois même fondées sur de faux postulats ou hypothèses qui ont tenu le haut du pavé sur de longues périodes de temps. Plusieurs découvertes marquantes de la médecine, tout comme de nouveaux domaines de la connaissance et de la pratique médicale, sont survenus non pas comme le résultat de la démarche scientifique canonique, mais comme le résultat du pur hasard, de la chance et d’erreurs pures et simples. Et la chose est encore plus vraie lorsqu’il s’agit de considérer comment les médicaments et les traitements les plus efficaces dont nous disposons aujourd’hui relèvent de ce processus chaotique pour ne citer que ceux-ci : antibiotiques ; anesthésiants ; chimiothérapie ; anticoagulants ; hypotenseurs ; antidépresseurs.

À titre d’exemple, la Dramamine est un cas de figure en la matière. En 1947, deux allergologues du John Hopkins Hospital, Leslie Gay et Paul Carliner[1], prescrivent à l’une de leurs patientes souffrant du mal des transports un tout nouvel antihistaminique, le Dramamamine (dimenhydrinate), sans pour autant savoir si le médicament aura ou non un quelconque effet.

Quelques semaines plus tard, la patiente en question communique avec ces derniers pour leur annoncer qu’elle n’éprouve désormais plus de nausées en voiture. De là, Gay et Carliner testent le médicament sur plusieurs de leurs patients souffrant du même problème et se rendent effectivement compte qu’il suffit de l’ingérer 24 heures avant le départ. Afin de confirmer le tout, une vaste étude clinique nommée Operation Seasickness composée de 1 300 militaires est mise sur pied et permet de confirmer que la Dramamine a un impact réel sur le mal des transports.

Sans entrer dans le débat sur la nature même des révolutions scientifiques, et il ne sera surtout pas ici question d’entrer dans une discussion épistémologique ni de départager les théories de Thomas Kuhn[2] (1922-1996) et de Paul Feyerabend[3] (1924-1994) sur le sujet, il n’en reste pas moins que l’approche de Kuhn a l’avantage de situer efficacement le problème des découvertes dans le monde médical. Selon Kuhn, il existerait deux types de science : la science normale et la science révolutionnaire.

La science normale, qui occupe la majeure partie des chercheurs et des scientifiques dans les universités et les laboratoires de recherche, est celle qui se pratique à l’intérieur d’un paradigme scientifique établi, permettant d’accumuler au fil du temps de plus en plus de preuves étayant ou infirmant le paradigme en question : « C’est à des opérations de nettoyage que se consacrent la plupart des scientifiques durant toute leur carrière. Elles constituent ce que j’appelle ici la science normale qui, lorsqu’on l’examine de près, soit historiquement, soit dans le cadre du laboratoire contemporain, semble être une tentative pour forcer la nature à se couler dans la boîte préformée et inflexible que fournit le paradigme. La science normale n’a pas pour but de mettre en lumière de nouveaux phénomènes d’un genre nouveau ; ceux qui ne cadrent pas avec la boîte passent même souvent inaperçus. Les scientifiques n’ont pas non plus pour but, normalement, d’inventer de nouvelles théories, et ils sont souvent intolérants envers celles qu’inventent les autres. Au contraire, la recherche de la science normale est dirigée vers l’articulation des phénomènes et théories que le paradigme fournit déjà[4]. »

Les chercheurs qui œuvrent au sein d’un paradigme scientifique établi aborderaient donc les problèmes auxquels ils sont confrontés à partir des outils et des modèles qu’offre le paradigme en question. Ce faisant, ils tenteraient de faire correspondre leurs résultats aux paramètres attendus par le paradigme. Comme le soulignait le pharmacologue et prix Nobel de physiologie ou médecine Howard Florey (1898-1968), toutes les recherches effectuées par tant de chercheurs à l’intérieur d’un seul et même paradigme « ajoutent de petits points à ce qui deviendra éventuellement une image splendide au même titre que le font les pointillistes lorsqu’ils peignent un tableau[5]. »

Il faut toutefois être tout à fait conscient, comme le remarque Kuhn, que les périodes de science normale sont des phases essentielles du progrès scientifique. Il n’y a qu’à regarder comment la théorie de la gravité de Newton, la théorie de la relativité d’Einstein, la théorie de la mécanique quantique de Planck, la théorie des trous noirs de Hawking se sont non seulement construites sur les avancées des théories précédentes, mais ont surtout, à l’intérieur de leur propre paradigme, conduit à l’élaboration d’une multitude d’avancées scientifiques importantes (science normale).

Cependant, et c’est là où se situe tout l’intérêt de la chose, c’est dans la dimension « révolutionnaire » des sciences que surgissent les idées les plus créatives qui bouleverseront éventuellement les paradigmes déjà en place et bien établis.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020 / texte
___________
[1] Gay, L. N., Carliner, P. E. (1949), « The prevention and treatment of motion sickness. I. Seasickness », John Hopkins Hospital Bulletin, n° 84, p. 470-487.

[2] Kuhn, T. ([1962] 1983), La structure des révolutions scientifiques, Paris : Flammarion.

[3] Feyerabend, P. ([1975] 1979), Contre la méthode, Paris : Éditions du Seuil.

[4] Kuhn, T. ([1962] 1983), op. cit., p. 46.

[5] Growther, J. G. (1968), Science in Modern Society, New York : Schocken, p. 363.

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