Contagion, le processus de la recherche médicale

Épidémies et maladies infectieuses → Science, hasard et contagion


Si le raisonnement s’acquiert à force de raisonner, si l’intuition s’acquiert à force de cumuler des connaissances et de l’expérience, qu’en est-il de l’imagination ?

L’imagination est peut-être cette capacité à visualiser mentalement des concepts abstraits. Par exemple, Paul Ehrlich (1854-1915), prix Nobel de médecine en 1908 pour ses travaux sur l’immunité, disposait de cette capacité à visualiser en trois dimensions la structure des substances chimiques : « Les anneaux de benzène et leurs structures se matérialisaient devant mes yeux […] Parfois, je suis capable des voir des choses bien avant que la chimie systémique ne les identifie et les formalise[1]. » Il se pourrait bien, et la chose reste à prouver par les neurosciences, que cette capacité à visualiser mentalement des concepts abstraits soit bien à la base même du fonctionnement de l’imagination et de la créativité. Il se pourrait bien que « la théorisation soit liée à la possibilité de plonger le réel dans un virtuel imaginaire, doté de propriétés génératives, qui permettent de faire des prévisions[2]. »

La créativité, pour plusieurs d’entre nous, est souvent associée au domaine artistique. Cependant, il serait prétentieux de penser que la créativité ne se confine qu’à ce domaine, bien au contraire. À notre avis, la créativité, en science, partage les mêmes fondements que ceux qui prévalent dans le monde des arts. Elle joue sur les mêmes trois ressorts : (i) une expression de soi-même et une volonté affirmée de faire voir le monde aux autres à travers ses propres yeux ; (ii) une recherche de l’ordre sous-jacent des choses afin d’offrir un point de vue différent sur la réalité ; (iii) une appréciation esthétique de l’univers.

D’un strict point de vue psychologique, les gens créatifs ont un esprit ouvert, flexible, plastique face à toute expérience hors de l’ordinaire. Ils ont l’esprit alerte, éveillé aux phénomènes singuliers, en mesure de discerner ce qui ne saute pas immédiatement aux yeux, de faire le tri parmi une foule de données pour faire ressortir, comme le diamant de sa gangue, l’information juste et pertinente qui mènera éventuellement soit à une découverte, soit à un nouveau regard sur un quelconque phénomène.

Le mathématicien René Thom a bien résumé la chose : « Il est vrai que la méthode de la théorie générale des systèmes demande… de la cervelle, une certaine capacité d’interprétation. Ce n’est pas donné à tout le monde. Tandis que réaliser une analyse chimique très fine, explorer quelque chose avec des instruments bien calibrés, cela peut être exécuté par quiconque connaît la technique[3]. » De plus, comme le faisait remarquer le romancier et essayiste britannique Arthur Koestler (1905-1983), « le véritable accomplissement est d’arriver à voir une analogie là où personne n’en avait pas encore vu[4]. » Être en mesure d’interpréter, être en mesure de faire des analogies, voilà peut-être ce qui fait la qualité de celui qui sera en mesure de faire des découvertes innovatrices ou d’amorcer la mise en place d’un nouveau paradigme dans son domaine.

Cette idée d’analogie est intéressante à plus d’un égard. Par exemple, le physiologiste William Harvey (1578-1657), après avoir découvert la circulation sanguine, avait comparé le cœur à une pompe. Voltaire (1694-1778), pour sa part, pour parler de la complexité de l’univers, fera une analogie avec la complexité du mécanisme d’une horloge : « L’univers m’embarrasse, et je ne puis songer / Que cette horloge existe et n’ait point d’horloger[5]. » Le physicien Erwin Schrödinger (1887-1961), pour expliquer le comportement de l’atome au niveau quantique, à savoir que tant que l’observation n’est pas faite, l’atome est simultanément dans deux états (intact/désintégré), utilisera une expérience de pensée où un chat se retrouve dans une boîte : tant que l’on ne soulève pas le couvercle de la boîte, il est impossible de savoir si le chat est intact et désintégré à la fois.

Les physiciens Ernest Rutherford et Niels Bohr, pour expliquer le déplacement de l’électron autour de son noyau, feront appel par analogie à l’orbite des planètes autour du soleil. Pour René Thom, l’analogie est avant tout « une opération mentale qui, en principe, n’a rien à faire avec un substrat bien défini. On peut appliquer la pensée analogique à des situations très différentes, sans se préoccuper d’avoir à faire à de la physique, de la chimie, de la biologie, de la sociologie.

La métaphore est alors un bon instrument…

Absolument. Konrad Lorenz, dans son discours au Nobel, a fait une observation qui m’a beaucoup frappé quand je l’ai lu quelques années plus tard. Il a dit : « Toute analogie est vraie. » C’est certainement une affirmation un peu excessive, mais si l’on ajoute : « Toute analogie, pourvu qu’elle soit acceptable sémantiquement, est vraie », je crois qu’elle devient une formulation parfaitement rigoureuse. Autrement dit, si par un effort de l’esprit, on se convainc qu’une analogie est correcte, cette correction, qui provient d’un examen purement mental des termes de l’analogie, implique la vérité de l’assertion. Dans cette situation, la forme de l’esprit détermine en somme la vérité de l’analogie[6]. »

Le chercheur en sciences cognitives Douglas R. Hofstadter, pour sa part, considère que « chaque concept dont nous disposons n’est rien d’autre qu’un paquet bien ficelé d’analogies[7]. » Cette proposition est intéressante, car elle suggère que l’analogie disposerait de cette capacité à rendre intelligible ce qui ne l’est pas de prime abord, et en ce sens, cette façon dont René Thom a de se représenter la mécanique quantique parle d’elle-même : « Personnellement, je sens la mécanique quantique comme une ficelle bien enroulée autour d’un tambour. Si vous aviez une ficelle d’une longueur infinie, vous pourriez théoriquement l’enrouler un nombre indéfini de fois autour du tambour. Un tour du tambour, c’est le quantum. Je reconnais qu’il s’agit là d’une métaphore, mais c’est ainsi que j’imagine la théorie quantique […][8] »

Au bout du compte, il se pourrait bien qu’il n’y ait de science que dans la mesure où l’on plonge le réel dans un virtuel contrôlé. Et c’est par l’extension du réel dans un virtuel plus grand que l’on étudie ensuite les contraintes qui définissent la propagation du réel au sein de ce virtuel.

En sus de cette capacité à formuler des analogies pour comprendre et se représenter le monde, Thomas Kuhn soulignait à quel point les découvertes scientifiques qui provoquent des changements de paradigmes sont tributaires d’une autre capacité, celle à relever les anomalies ; c’est la dernière dimension de la sagacité, l’observation fine, celle qui permet de relever des anomalies : « La découverte commence avec la conscience d’une anomalie, c’est-à-dire l’impression que la nature, d’une manière ou d’une autre, contredit les résultats attendus dans le cadre du paradigme qui gouverne la science normale. Il y a ensuite une exploration, plus ou moins prolongée, du domaine de l’anomalie. Et l’épisode n’est clos que lorsque la théorie du paradigme est réajustée afin que le phénomène anormal devienne phénomène attendu[9]. »

Encore là, il ne s’agit pas de n’importe laquelle anomalie, mais bien celle qui tombe dans une classe d’anomalies, l’idée étant la suivante : une anomalie clairement identifiée et repérée doit soulever toute une gamme d’anomalies de plus en plus entrelacées les unes avec les autres. Au début des années 1950, le psychiatre Nathan Kline constate que les patients agités qui prennent de la réserpine[10] pour contrôler leur hypertension subissent un autre effet : ils se calment.

Partant de l’observation de cette anomalie, les recherches subséquentes permirent de constater que, (i) à faible dose (de 0,1 mg à 0,25 mg), la réserpine agit comme hypotenseur, (ii) à plus fortes doses (de l’ordre du milligramme), la réserpine agit comme antidépresseur. Fort de ces résultats cliniques, Kline redoublera d’efforts pour introduire dans la pratique psychiatrique l’utilisation de cette nouvelle gamme de médicaments agissant sur la chimie du cerveau (sérotonine, dopamine, adrénaline), utilisation qui conduira au développement de drogues psychoactives que saisira l’industrie pharmaceutique qui en profitera largement.

Les chercheurs créatifs, ceux qui réalisent une juste balance entre la méthode scientifique et la sérendipité, auraient peut-être tendance à exploiter plus que d’autres chercheurs, et ce, de façon maximale la formulation d’analogies et le repérage des anomalies qui mènent à des classes d’anomalies. Le physicien britannique David Bohm (1917-1992) pense que ces chercheurs ont un don pour déceler et détecter ce qu’il appelle les différences similaires et les similarités différentes. La créativité s’appuierait donc essentiellement sur cette capacité à identifier un nouveau jeu de différences similaires qui constituera éventuellement une toute nouvelle façon de voir les choses[11].

Concrètement, c’est bien cette capacité à reconnaître des anomalies, des écarts, des inconsistances et des exceptions qui mènent aux découvertes qui bouleversent les paradigmes établis, qui peuvent même conduire à des conclusions tout à fait inattendues. À ce titre, le fils de Charles Darwin disait que son père avait cette capacité, un instinct en quelque sorte, qui l’obligeait à s’arrêter et à analyser tout phénomène qui semblait au départ n’avoir aucun lien avec ses hypothèses de travail ; c’est de cette façon qu’il saisissait l’occasion de pousser plus loin ses recherches[12].

Winston Churchill disait que « Les hommes trébuchent parfois sur la vérité, mais la plupart se redressent et passent vite leur chemin comme si de rien n’était », ce qui est tout le contraire du chercheur qui a réussi à réaliser une juste balance entre la démarche scientifique conventionnelle et la sérendipité. L’esprit scientifique affûté et éveillé sait comment composer avec les erreurs et gérer les inconsistances et les anomalies d’une façon telle qu’il est parfois celui qui bouleverse un paradigme établi.

Il importe de préciser que cette juste balance entre la démarche scientifique conventionnelle et la sérendipité n’est pas une recette qui fonctionne à tout coup, loin de là et peu s’en faut. Il faut donc se prémunir de toute intention de penser qu’une découverte scientifique est le fruit d’une recette qu’il suffirait de suivre, bien au contraire. La recherche scientifique est une démarche à la fois rigoureuse et créative où le hasard a un rôle plus important qu’on serait porté à le croire de prime abord.

En revanche, rares sont les chercheurs qui admettront spontanément que le résultat de leurs recherches est à la fois le fruit du hasard et de la rigueur. Les articles scientifiques sont présentés d’une façon telle que l’hypothèse de travail, l’expérimentation, les observations et les conclusions laissent croire à une démarche linéaire sans à coup, à une recherche qui allait inévitablement conduire à telle ou telle découverte. Comme le soulignait le prix Nobel de médecine (transplantation d’organes) Peter Medawar (1915-1987), conclure une recherche et présenter les résultats de celle-ci, c’est aussi « dissimuler et travestir[13] » la réalité.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020 / texte
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[1] Foster, W. D. 91970), A History of Medical Bacteriology and Immunology, London : Heinemann Medical.

[2] Thom, R. ([1991] 1993), Prédire n’est pas expliquer, Paris : Flammarion, p. 91.

[3] Thom, R. ([1991] 1993), op. cit., p. 36.

[4] Koestler, A. (1964), The Act of Creation, London : Hutchinson.

[5] Voltaire (1817), « Les cabales », Œuvres complètes de Voltaire, Paris : Crapelet, p. 113.

[6] Thom, R. ([1991] 1993), op. cit., p. 46.

[7] Hofstadter. D. R. (2000), « Analogy as the Core of Cognition », in James Gleik (ed), The Best American Science Writing, New York : Ecco Press, p. 116.

[8] Thom, R. ([1991] 1993), op. cit., p. 84.

[9] Kuhn, T. ([1962] 1983), op. cit., p. 83.

[10] Alcaloïde provenant du rhizome et de la racine du Rauwolfia serpentina.

[11] Bohm, D. (1998), On Creativity, London : Routledge, p. 15.

[12] Darwin. F. (1888), The Life and Letters of Charles Darwin, London : John Murray.

[13] Medawar, P. (1982), Pluto’s Republic, New York : Oxford University Press, p. 132.

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