Contagion, science et hasard

Épidémies et maladies infectieuses → Science, hasard et contagion


Comment fonctionne la recherche en matière de contagion ?

En fait, et cela n’engage que ma propre définition du phénomène, le modèle canonique de la recherche scientifique (mise en situation, identification du problème, formulation d’une hypothèse, phase d’expérimentation, synthèse) et le hasard ne sont pas mutuellement exclusifs ; nous en avons eu un premier aperçu avec le Prontosil. Non seulement la démarche scientifique et le hasard se complètent-ils, mais sans l’un ni l’autre, la science n’irait nulle part. Et c’est là où l’humilité du scientifique devrait ouvertement s’afficher, dans cette idée qu’une découverte est à la fois le fruit du hasard et d’une rigoureuse démarche scientifique.

Les philosophes des sciences, Aharon Kantorovich et Yval Ne’eman ont bien résumé le problème : « La découverte aveugle est une condition nécessaire des révolutions scientifiques ; étant donné que le chercheur est emprisonné en quelque sorte dans le paradigme dominant, il ne tentera pas intentionnellement de franchir les frontières de ce qu’il considère comme avéré ou plausible. Et même s’il est tout à fait conscient des limites scientifiques du paradigme au sein duquel il œuvre, et même s’il avait l’intention de les dépasser, il ne disposerait tout simplement pas des outils pour y parvenir[1]. »

Partant de cette réflexion formulée par Kantorovich et Ne’eman, nous dirons que l’induction et la déduction ne font qu’étendre les connaissances à l’intérieur d’un seul et même paradigme. Pour Thomas Kuhn, la science normale, cette activité consistant à résoudre des énigmes, « est une entreprise fortement cumulative qui réussit éminemment à remplir son but : étendre régulièrement, en portée et en précision, la connaissance scientifique. »

Même plus, un tout nouveau paradigme ne peut être élaboré à partir de la démarche déductive, tout simplement parce que la démarche scientifique ne peut être appliquée qu’à ce qui est déjà connu, avéré et établi à l’intérieur d’un paradigme. Conséquemment, de nouvelles idées ne peuvent surgir à partir d’une démarche non balisée, non avérée et non établie, mais seulement à partir d’une idée tout à fait saugrenue ou d’un événement ou d’un résultat tout à fait imprévisible. Comme l’a si bien résumé le physiologiste Robert Root-Bernstein : « Nous inventons par intention ; nous découvrons par hasard[2]. »

Il importe de préciser que « découvrir par hasard » ne signifie pas pour autant que les découvertes arrivent ex nihilo, loin de là. En fait, et c’est là notre avis, « découvrir par hasard » exige un esprit scientifique réceptif. Réceptif à quoi ? À tout, surtout à l’improbable, et il existe un mot pour décrire cette réalité : sagacité. Et cette sagacité, selon le Petit Robert, réfère à une pénétration faite d’intuition, de finesse et de vivacité d’esprit. Tout comme la science ne fonctionne pas sans démarche scientifique et sans le hasard, la sérendipité ne fonctionne pas sans sagacité.

En fait, comment serait-il possible de découvrir quoi que ce soit, si les connaissances de base ne sont pas au rendez-vous, si l’habitude de la recherche exploratoire n’est pas là, si le chercheur n’a pas développé les réflexes nécessaires pour réagir à de nouvelles informations et situations ?

Autrement dit, toute nouvelle découverte est impossible si celui qui effectue la démarche exploratoire ne sait pas quoi faire d’une nouvelle information qui surgit en cours de recherche, et à ce titre, Louis Pasteur, parlant de l’invention du télégraphe a très bien résumé la chose : « C’était dans cette mémorable année 1822 : Œrsted, physicien suédois, tenait en mains un fil de cuivre, réuni par ses extrémités aux deux pôles d’une pile de Volta. Sur sa table se trouvait une aiguille aimantée placée sur son pivot, et il vit tout à coup (par hasard, direz-vous peut-être, mais souvenez-vous que dans les champs de l’observation le hasard ne favorise que les esprits préparés), il vit tout à coup l’aiguille se mouvoir et prendre une position très différente de celle que lui assigne le magnétisme terrestre. Un fil traversé par un courant électrique fait dévier de sa position une aiguille aimantée : voilà, messieurs, la naissance du télégraphe électrique[3]. »

Deux éléments ici à retenir qui viennent étayer l’idée que la sérendipité, en science, ne peut se produire sans sagacité :

  • le hasard, alors qu’Œrsted voit l’aiguille aimantée bouger, et d’autre part, la sagacité, alors qu’il comprend qu’il peut tirer profit de cette nouvelle information, d’où l’idée de Pasteur d’affirmer que dans les champs de l’observation le hasard ne favorise que les esprits préparés. Vu sous un autre angle, le hasard à lui seul ne peut conduire à une découverte, mais le hasard, couplé à un esprit observateur, affûté et solidement formé peut conduire à une découverte. Pour Salvador Lucia, prix Nobel de médecine, la chose se résume comme suit : « avoir tout simplement la chance qu’un phénomène soit observé et qu’il tombe dans un œil réceptif » ;
  • une fois le phénomène observé, il faut se dire : « J’ai une réponse. Quelle est maintenant la question ? ». C’est tout l’inverse de la démarche scientifique classique et c’est justement là que réside le champ possible des découvertes, dans cette capacité à examiner sous tous les angles possibles le phénomène et de tenter d’en formuler une explication qui satisfera au mieux au phénomène observé.

Voilà l’essence même d’une découverte dans le monde de la science. En somme, le phénomène et/ou l’information inattendu(e) peut éventuellement conduire le chercheur à investiguer et explorer des pistes qu’il n’avait pas envisagées jusqu’alors et peut-être même l’amener à formuler de toutes nouvelles hypothèses ou théories. Voilà en quoi consiste la créativité dans le vaste univers de la science et de la médecine.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020 / texte
___________
[1] Kantorovich, A., Ne’eman, Y. (1989), « Serendipity as a source of evolutionnary progress in science », Studies in History and Philosophy in Science, n° 20, p. 505-529.

[2] Root-Bernstein, R. S. (1989), « Who discovers and who invents ? », Resarch and Technology Measurement, n° 32, p. 43-50.

[3] Pasteur, L. (1854), Discours prononcé à l’occasion de l’installation solennelle de la Faculté des Lettres de Douai et de la Faculté des Sciences de Lille, Douai : Imprimerie d’Aubers, brochure de 31 pages, in-8°.

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