Virus, le bleu de méthylène

Épidémies et maladies infectieuses → Bactériologie


Le bleu de méthylène fait partie de ces innovations qui trouvent des applications dans divers champs ; en voici sa petite histoire.

Bien avant l’introduction du bleu de méthylène, le médecin allemand Hermann Lebert (1813-1878) insistait sur l’intérêt de l’histochimie[1] : « L’acide azotique et surtout l’acide chlorhydrique offrent les grands avantages dans les études microscopiques de permettre d’examiner tous les détails de parties dures et opaques, en dissolvant les sels calcaires. […] C’est à leur aide qu’on peut saisir, par l’examen microscopique, les détails de structure et les altérations morbides du système osseux. […] La teinture d’iode offre l’avantage de colorer en jaune les globules élémentaires qu’on veut étudier et elle peut devenir utile pour l’examen des parties très pâles ou très transparentes[2]. »

En 1845, Julius von Gerlach[3], considéré comme le véritable promoteur des techniques histochimiques, remarque que les tissus cellulaires se colorent suite à une injection de carmin. En 1858, il laisse, par inadvertance, pendant une nuit entière, une coupe de tissu cérébelleux durcie dans une solution de bichromate de potassium au contact d’une solution très diluée de carmin ammoniaqué. Le lendemain, il remarque que la coloration prise par le tissu cérébelleux est si nette qu’elle permet de distinguer les fibres nerveuses des cellules[4]. À la suite de ses travaux, de nombreuses méthodes de coloration voient le jour : c’est non seulement l’introduction des colorants aniliques en histochimie, mais aussi une véritable révolution dans ce domaine.

C’est le chimiste britannique William Henry Perkin (1838-1907), considéré comme le père de la chimie industrielle, qui amorce cette course aux colorants. En 1856, alors qu’il tente de mettre au point une forme synthétique de la quinine pour contrer le virus de la malaria dont sont victimes les soldats anglais, il découvre, en récurant une pâte noire goudronneuse, que l’un des composants, soluble dans l’alcool, donne une solution violette. Après différents tests, et constatant que cette solution permet de teinter efficacement des textiles comme la soie, la laine et le coton, d’où l’intérêt commercial, il dépose un brevet[5] ; la mauvéine, ou pourpre d’aniline, est née.

En juillet 1863, alors de passage en Angleterre, le chimiste allemand Heinrich Caro (1834-1910), aidé par Carl Alexander Martius (1838-1920), en se basant sur les travaux de Perkins, améliore non seulement le processus d’extraction de la mauvéine à partir des résidus de goudron, mais synthétise pour la première fois le bleu de méthylène, ainsi que de l’aniline rouge et d’autres colorants[6].

Ce que montre l’histoire des colorants est éloquent : d’un produit initialement destiné à colorer des textiles, les colorants industriels se sont révélés de puissants agents de transformation de la pratique médicale. Ce constat n’est pas innocent, car il indique une certaien progression :

  • les avancées de la science ressemblent en bonne partie au processus de sélection naturelle de Darwin : elles choisissent les solutions les plus viables parmi une multitude de possibilités disponibles ;
  •  « guidés par un nouveau paradigme, les savants adoptent de nouveaux instruments et leurs regards s’orientent dans une direction nouvelle[7] » ;
  • « les changements de paradigmes font que les scientifiques, dans le domaine de leurs recherches, voient tout d’un autre œil[8]. »

Chronologie des colorants

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020 / texte
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[1] Étude des substances chimiques contenues dans les cellules et les tissus, par des méthodes histologiques.

[2] Lebert, H. (1845), Physiologie pathologique ou recherché cliniques, expérimentales et microscopiques sur l’inflammation, la tuberculose, les tumeurs, la formation du cal, etc., Paris : J. B. Baillière, p. 12-13.

[3] La notoriété de Gerlach est à la fois le résultat du hasard et de son aptitude à reconnaître l’importance de ce qu’il avait découvert (Clark, Gasten, 1983 : 47-49).

[4] Tilles, G. (2011), Dermatologie des XIXe et XXe siècles ― Mutations et controverses, Paris : Springer-Verlag, p. 90.

[5] Perkin, W. H. (1856), Specification of Dyeing Fabrics, Perkin’s New Colouring Matter for Dyeing Silk, Cotton, &c. Lilac or Purple, Patent n° 1984, London : The Great Seal Patent Office, 26th August.

[6] Carsten, R., Anthony S.T. (2000), Heinrich Caro and the Creation of Modern Chemical Industry, Netherlands : Kluwer Academic Publishers, p. 78-79.

[7] Kuhn, T. ([1962] 1983), op. cit., p. 157.

[8] Idem.

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