Épidémies, le retour du religieux

Épidémies et maladies infectieuses → Constats


Notre époque actuelle et le Moyen-Âge ont beaucoup plus de points en commun que nous le pensons. Ce qui a été élaboré depuis le haut Moyen-Âge jusqu’à aujourd’hui, en matière d’intercession auprès de tout ce qui n’est pas du monde réel, occupe encore toujours notre psyché collective.

Depuis le haut Moyen-Âge (500-1000), l’Église chrétienne, avec ses rassemblements, a été cardinale dans la confrontation et la compréhension des fléaux que représentaient les grandes maladies infectieuses. Confrontation, dans le sens où implorer Dieu permettait, croyait-on, de s’attirer ses bonnes grâces et de pardonner son peuple pécheur. Compréhension, dans le sens où invoquer Dieu permettait de comprendre les tenants et aboutissants des grandes maladies infectieuses.

Grégoire de Tours (538-594), dans Histoire des Francs (IX, 21), parlant de la peste, rapportait que « Le roi Gontran (532-592), était généreux dans ses aumones et assidus ux veilles et aux jeûnes. Le bruit courait que Marseille était ravagée par la peste inguinaire et qu’elle s’était propoagée jusqu’à un village du Lyonnais nommé Ozon. Or le roi, comme l’eut fait un bon évêque pourvoyant aux remèdes propres à guérir les blessures de la foule pécheresse, ordonna à toute la population de se réunir à l’église et de célébrer le rogations avec une dévotion particulière ; il lui ordonna aussi dse ne pas prendre d’autre nourriture que du pain d’orge avec de l’eau pure. »

En ces temps de peste, les rogations, instituées en 474 par Saint Mamert, évêque de Vienne, avaient pour but d’intercéder auprès de Dieu afin qu’il protège les prés, les champs cultivés, la vigne et les cultures secondaires. Se déroulant sur une période de trois jours, « la procession, par son parcours, dessine une muraille invisible autour du territoire à protéger, considérée comme bien plus efficace que les murs en pierre, œuvre des hommes. De manière circulaire, la déambulation des reliques, entourées du clergé, de cierges, de chants, crée un enclos sacré. La procession enveloppe ainsi un espace, le délimite, et ainsi, délimite une aire protégée. La construction de cette enceinte sacrée est censée retenir la présence des saints, protecteurs et intercesseurs auprès de Dieu1. »

Ces deux exemples, parmi bien d’autres de même nature, sont instructifs à plus d’un égard. Tout au cours du Moyen-Âge et jusqu’au XVIIIe siècle, l’intercession divine face aux périls collectifs s’est révélée un puissant catalyseur de cohésion sociale. Se rassembler pour prier, idée même à la base du chrisitianisme, depuis 1 500 ans, a toujours été au coeur de l’activité religieuse chrétienne. Elle est une activité qui n’a rien de banale ni de triviale en temps de fléaux et n’a rien perdu, même aujourd’hui, de sa portée.

À ce titre, le cardinal Raymond Burke, le 22 mars 2020, demandait aux catholiques de désobéir aux recommandations sanitaires et d’aller à la messe malgré le coronavirus : « Dans notre culture totalement sécularisée, on a tendance à considérer la confession et la Sainte Messe comme n’importe quelle autre activité, par exemple aller au cinéma ou assister à un match de football, ce qui n’est pas indispensable et peut donc être annulé afin d’arrêter la propagation d’une contagion mortelle. Nous ne pouvons pas accepter les déterminations des gouvernements laïques, qui traiteraient le culte de Dieu de la même manière que le fait d’aller au restaurant. »

Lorsque le cardinal dit « on a tendance à considérer la confession et la Sainte Messe comme n’importe quelle autre activité » il renvoie à ce que les autorités chrétiennes du haut Moyen-Âge disaient déjà, à savoir qu’intercéder auprès de Dieu n’est en rien une acitivité profane. Lorsqu’il mentionne « Nous ne pouvons pas accepter les déterminations des gouvernements laïques » il remet en cause le pouvoir temporel des hommes au profit de celui de Dieu qui n’est pas de ce monde et qui aurait préséance sur celui des hommes. En ce sens, le cardinal Burke ne remet nullement en cause le canon séculaire de l’Église catholique.

Cette autre précision du cardinal Burke nous renvoie directement aux rogations instituées en 474 par l’évêque Saint Mamert, à savoir « d’aller en procession dans les rues demander la bénédiction de Dieu sur son peuple qui souffre si intensément », sachant fort bien qu’il déroge ainsi à toutes les recommandations de la santé publique de s’en tenir à la distanciation sociale pour contraindre la contagion. Selon lui, « la nécessité pour les catholiques de prier et d’adorer dans leurs églises et chapelles » serait une démarche supérieure à toutes les observations empiriques compilées depuis des siècles sur les rassemblements en temps de contagion.

Le cardinal poursuit en déclarant qu’« une personne de foi ne peut pas considérer la calamité actuelle dans laquelle nous nous trouvons sans considérer également à quel point notre culture populaire est éloignée de Dieu [alors que nous sommes] « témoins, même au sein de l’Église, d’un paganisme qui vénère la nature et la terre et se réfèrent à elle la terre comme à notre mère, comme si nous venions de la terre, et que la terre serait notre salut. »

Cette seconde précision renvoie au déplacement d’une entité hors du réel, Dieu le Père, vers une autre entité hors du réel, la Terre Mère, déplacement que tous les syncrétismes ont achevé dans les sociétés occidentales depuis la contre-culture hippie des années 1960, thème que l’écologisme a repris avec enthousiasme. Quand on y regarde le moindrement de près, le religieux ou la spiritualité, peu importe la déclinaison, ont toujours été présents et très actifs, et le seront encore pour longtemps.

Enfin, quand le cardinal admet « sans aucun doute [que] de grands maux comme la peste sont l’effet de nos péchés actuels », il tient exactement le même discours que les écologistes qui prétendent que l’effondrement de notre civilisation actuelle sera l’effet de nos comportements délictueux, prédateurs et destructeurs envers l’environnement.

Même si nous pensons que le religieux a été évacué de notre compréhension du monde au profit d’une science qui serait souveraine et expliquerait rationnellement la vie, il faut se rendre à une évidence, le religieux vêt tout simplement de nouveaux habits. En ce sens, le religieux n’est pas de retour, il a toujours été présent, seule la forme change.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020 / texte
© Religion News, photo

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