Épidémies, trames du tissu social dans le haut et le bas Moyen-Âge

Épidémies et maladies infectieuses → Impacts et constats


Grégoire de Tours (538-594), dans Histoire des Francs (IV, 31), parlant de la peste, aura un commentaire fort intéressant :

« L’hécatombe de la population fut telle qu’on ne peut dénombrer toutes les légions qui y tombèrent. Comme on manqua bientôt de sarcophages et de cercueils,  on enterrait dix corps ou plus dans la même fosse. Un dimanche, on compta, dans la seule basilique Saint-Pierre de Clermont, trois cent cadavres. La mort était subite. Il naissait à l’aine ou à l’aisselle une blessure semblable à celle d’une morsure de serpent et le venin agissait de telle manière sur les malades qu’ils rendaient l’âme en deux ou trois jours. En outre, la force du poison enlevait le sens aux gens. C’est alors que le prêtre Caton mourut. Tandis que beaucoup fuyaient l’épidémie, lui, au contraire, ensevelissait les populations et disait courageusement des messes, sans quitter les lieux. […] Au contraire, l’évêque Cautin, après avoir circulé dans divers endroits par crainte de ce fléau, rentra dans la cité et, ayant attrapé le mal, il mourut le vendredi de la passion du Seigneur. »

Pour bien comprendre le contexte, « un certain archidiacre gaulois nommé Cautin avait été nommé évêque par le roi Théodebald, sans le concours du clergé et du peuple, dont le choix s’était porté sur un autre prêtre nommé Caton, né aussi dans le pays. Cautin occupait le le siège épiscopal de l’Auvergne ; c’était un homme ignorant, avare et cruel. Caton est représenté, au contraire, comme un ecclésiastique de moeurs austères, mais rempli d’orgueil et d’ambition ; il semblait chercher avant tout, dans l’accomplissement de ses devoirs de son état, le droit d’être orgueilleux et dur envers les autres prêtres1 ».

Cette précision contextuelle est importante pour la suite de ma démonstration. Bien qu’il semble que le prêtre Caton fut un homme orgueilleux, il a, contre toute attente, affronté l’épidémie, enseveli les morts, dit ses messes, sans faire défection à sa fonction chrétienne de religieux. À l’inverse, l’évêque Cautin semble s’être comporté comme un pleutre, et ironie totale du sort, est décédé le vendredi de la passion du Seigneur.

Ce passage est révélateur de la connaissance que le haut Moyen-Âge avait des maladies infectieuses. Alors que l’un fait tout en son pouvoir pour endiguer l’épidémie en enterrant les morts — position morale —, l’autre, cherchant à fuir le fléau — position amorale — tout en circulant dans des milieux déjà infectés, rentre dans la cité et meurt du mal qu’il fuyait. Cette situation renseigne sur le fait que les virus ont ceci de particulier, qu’ils ignorent toute morale. S’il y a possibilité d’infecter un corps, que son propriétaire soit ou non d’une grande moralité, cela n’aura aucune influence. La seule méthode pour se prémunir de l’infection, et c’est ce que démontrera plus tard le bas Moyen-Âge, c’est l’isolement.

Ce que cet épisode renseigne aussi à 1500 ans de distance, c’est que l’attitude moraliste n’a jamais perdu ne serait-ce qu’un iota de sa capacité à convaincre de sa justesse. En ce XXIe siècle, plusieurs pensent qu’en adoptant des comportements dits « sains » (vertu morale à signaler par la saine alimentation et l’activité physique qui doit se faire voir) qu’ils seront en mesure de conjurer la maladie et le vieillissement. Certes, ces pratiques permettent d’augmenter dans une certaine mesure l’espérance de vie, mais en temps d’épidémie, la seule posture morale qui puisse tenir, si tant est que l’individu veuille faire étalage de sa vertu morale, est celle de l’isolement.

Tout au cours du bas Moyen-Âge, lèpre, peste, peste noire, peste bubonique, variole, dysenterie, diarrhée, tuberculose osseuse et pulmonaire, scorbut, typhus, influenza, coqueluche, paludisme (malaria) forment en quelque sorte un substrat biologique qui conditionne pour une bonne part la vie sociale et la nature même du lien social. La mort est omniprésente, elle est une compagne familière qui s’immisce dans les moindres comportements de la vie. Comme le souligne Marco Cippola, la peste, entrée en Europe en 1347 par un port de la mer Noire, a décimé des populations jusqu’au XVIIIe siècle à intervalles réguliers avec des taux par région variant généralement entre 20 et 50 %2.

À cette condition sanitaire endémique du Moyen-Âge s’ajoute la famine, condition récurrente du peuple, signalant ainsi la fragilité des équilibres de subsistance. L’anémie participe à cette trame de fond épidémique, et se décline en dermatoses de toutes sortes : teigne, gale, eczéma, érysipèle, herpès, érythèmes, mycoses. À l’opposé, l’aristocratie souffre de surnutrition et les maladies qui y sont associées sont bien documentées par les médecins de l’époque : la goutte, le podagre (le diabète), la grosseur (obésité), l’alcoolisme, polynévrites, cirrhose. En somme des maladies caractéristiques pour le peuple et l’élite sur fond d’inégalités sociales prononcées.

Le moine historien Paul Diacre (720-799), dans Histoire des Lombards (II, 4) rapporte, à propos de la peste, que « les gens commençaient à avoir des ganglions à l’aine, à peu près gros comme des noix ou des dattes ; très vite suivait une fièvre brûlante, insupportable, tant et si bien qu’on mourrait en l’espace de trois jours. Qui passait ce cap avait toutefois une chance de survivre. »

Ce qu’il faut ici retenir, c’est la mention « Qui passait ce cap [des trois jours] avait toutefois une chance de survivre », car déjà, et même bien avant le VIIIe siècle, on avait bien compris par simple observation empirique que seulement certaines personnes survivraient aux grandes maladies infectieuses. Et ce sont justement toutes ces observations cumulées au fil des siècles qui feront en sorte que dès les Ve et VIe siècles une certaine compréhension des maladies infectieuses incitera les autorités à obliger le confinement et l’isolation de populations entières. Suffit-il ici de citer les travaux de Cassius Felix qui compose,en 447, son De Medicina comportant des remèdes pour plus de quatre-vingt-deux maladies.

Malgré ces temps de peste, de lèpre, de typhus et autres grandes maladies infectieuses, tout le Moyen-Âge sera traversé par des mesures de contention qui passent aujourd’hui comme relevant de la pensée magique : pèlerinages, adoration des saintes reliques, exorcisme, guérisseurs inspirés et rogations instituées en 474 par Saint Mamert, évêque de Vienne, où l’on demande à Dieu de protéger les prés, les champs cultivés, la vigne et les cultures secondaires. S’ajoutent à ces incantations des mesures réelles et concrètes proposées par des médecins qui recommandent, dès 1348, « la purification et l’exercice sanitaire, de faire bouillir l’eau ou de distiller l’eau, de se laver abondamment les mains2. » Les médecins de l’époque, à propos de la peste, diront que la contagion est rendue possible par l’exhalaison d’un souflle corrompu. On le voit bien, par simple observation empirique, déjà à l’époque, la cause de la contagion et les solutions pour la contrer commencent à prendre forme.

Le Moyen-Âge, pour une raison qui m’échappe totalement, est souvent considérée comme une période noire et obscure, superstitieuse, inculte et ignorante. Certes, la science de l’époque n’a rien à voir à celle qui s’est élaborée à partir du XVIIe siècle en Occident, mais il n’en reste pas moins que c’est bien à cette époque que  les grandes pratiques de confinement et de pratiques prophylactiques ont été conçues et encore utilisées aujourd’hui.

En fait, en l’absence de remèdes ou de vaccins, et en présence de virus inconnus, nos sociétés gavées de sciences prometteuses et de technologies tout aussi prometteuses s’en remettent sans discuter à des pratiques issues du Moyen-Âge. Et non seulement s’en remettent-elles à ces pratiques de contention efficaces, mais certaines parts de la population s’en remettent aussi aux bonnes vieilles incantations déclinées sous différentes formes.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020 / texte

__________
1 Hugo, A. (1837), France historique et monumentale : Histoire générale de France depuis les temps les plus reculés jusqu’a nos jours, Deloyye, H. L. Éditeur, p. 90.

2 Cipolla, M. (1981), Fighting the Plague in Seventeenth century Italy, Madison, University of Wisconsin Press, pp. 100-101.

3 Touati, F. O. (2001), Le temps de l’épidémie et de l’impossible contrôle ?, in Aux origines de la médecine, dir. Didier Sicard, Georges Vigarello, Paris : Fayard, p. 61.

 

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.