Virus, du voilier à l’avion

Épidémies et maladies infectieuses → Constats


Comme je le répète souvent, les archives du passé sont cardinales à la sociologie pour éclairer nos sociétés du XXIe siècle. Il s’agit, comme le remarquait Michel Foucault, de procéder à une archéologie du savoir, c’est-à-dire de relever les comportements de sociétés passées afin d’en dégager des schémas de comportements sociaux, ce à quoi je m’astreins comme tache.

Lors de la crise de la COVID-19, il a été largement été mentionné dans les médias que la mondialisation, telle qu’on la connaît depuis 1985, avec son économie interconnectée et délocalisée, aurait largement été responsable de la diffusion du virus. Le transport aérien, désormais largement accessible à plusieurs classes sociales depuis le début des années 1960, aura été particulièrement pointé du doigt comme principal facteur de propagation, diffusant ainsi dans presque tous les pays le virus.

Ce qu’il faut ici remettre en perspective, c’est que le transport des marchandises et des gens, de l’Antiquité jusqu’à aujourd’hui, aura toujours été un vecteur de diffusion des maladies infectieuses. La seule chose qui ait changé par rapport aux siècles précédents, c’est l’ampleur du transport dans une économie « hautement connectée » — il faudra un jour que je revienne sur cette notion de « hautement connectée », car elle est largement surfaite.

Les extraits ci-dessous tirés de La défense de l’Europe contre la peste et la Conférence de Venise (1897)1 sont révélateurs, car ils recensent des faits concrets, surtout que les ports européens des XVIIe et XVIIIe siècles étaient tenus de compiler les données relatives aux navires et leurs équipages.

Tout d’abord, les autorités de santé publique avaient bien saisi l’ampleur du problème et en avaient cerné avec précision le processus :

Pour la santé publique de l’époque, il n’y avait aucun doute quant au fait que les navires transportant les marchandises étaient un vecteur important de transmission de la peste.

Pour confirmer cette hypothèse, les autorités portuaires de l’époque procédaient à un recensement quasi systématique des cas rencontrés. Les trois exemples ci-dessous sont particulièrement éloquents à cet égard :

Exemple 1

Exemple 2

Exemple 3

Le plus simple examen des archives de l’époque permet de relever par centaines de telles situations. Dans ces archives, il est également possible de relever ce qui se passait sur les navires eux-mêmes, alors que les capitaines, s’ils étaient encore en vie à leur arrivée, devaient faire l’historique de ce qui s’était passé à bord. Le compte-rendu ci-dessous est particulièrement éloquent à ce sujet :

Compte-rendu

Tous ces exemples tirés des siècles précédents tendent à soutenir le fait que le transport des marchandises et des gens, de l’Antiquité jusqu’à aujourd’hui, aura toujours été un vecteur de diffusion des maladies infectieuses, et que ce n’est que l’ampleur de la capacité à transporter qui a changé et la vitesse dudit transport qui a largement été accéléré. En somme, les vecteurs de diffusion ont tout simplement acquis en performance et en vélocité.

Ce constat amène une autre question : si plusieurs prétendent que la mondialisation actuelle, hautement connectée, où chaque pays dépend des autres pays pour son propre approvisionnement, a été un vecteur de diffusion rapide du COVID-19, faut-il pour autant conclure que la structure même de notre économie est totalement responsable de la pandémie de 2020 ?

Si le commerce n’existait pas, c’est-à-dire échange de biens entre populations, et si chaque petit regroupement humain était en mesure de vivre en totale autarcie, les virus se développeraient tout de même et décimeraient, de toute façon, une large part de chacun de ces petits regroupements humains. Du moment qu’un virus trouve une cellule hôte qui lui permettra de se reproduire — peu importe l’organisme vivant dans lequel se situe cette cellule, et il arrive aussi parfois que certains virus franchissent la barrière des espèces — , il y aura inévitablement contagion.

Donc, dire que la mondialisation de l’économie est responsable de la pandémie propulsée par la COVID-19 est en quelque sorte un paralogisme — erreur dans le raisonnement fait en toute bonne foi et non dans le but de tromper —, car les virus, en dehors de toute structure économique, se propagent inévitablement ; c’est dans leur nature intrinsèque. En fait, toute structure économique, quelle qu’elle soit, ne fait qu’amplifier la capacité des virus à se propager.

Autrement dit, le virus précède une structure économique et non l’inverse. Et comme il est impossible de ne pas faire commerce, les épidémies et les pandémies sont ainsi inévitables.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020 / texte
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1 Proust, A. (1897), La défense de l’Europe contre la peste et la Conférence de Venise, Paris : Masson et Cie,

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