La vision du corps au Moyen-Âge

Le rapport du sain au malsain, au Moyen-Âge, se caractérise par des oppositions tranchées entre ce qui représente la pureté et le pourrissement : pierres précieuses et maladies, épices et maladies, saintes reliques et maladies. La vision du corps est celle d’une enveloppe charnelle perçue comme un fardeau, d’où l’idée de son mépris et de son rejet. Il y a donc une ambition préventive au Moyen-Âge articulée autour de deux idées centrales : la pureté et le contact.

D’une part, une pureté « tout imprégnée d’imaginaire […] et de morale ; issue d’un art des analogies, d’une recherche où dominent les ressemblances et les comparaisons[1] ». D’autre part, le contact par contiguïté avec les fluides d’une personne et « les amulettes, pendentifs ou joyaux, portés pour communiquer leur vertu purifiante[2] », est une pratique incontournable. Éloigner l’impur et contrer les pourritures internes n’est pas seulement une vision hygiéniste fondée sur des croyances, mais c’est aussi la claire démonstration d’une première mise sous tutelle du corps soumis aux forces invisibles et souterraines du monde.

La pourriture interne devient thème récurrent que confirme la lèpre : chairs dégradées, déformations des traits, suintements. La lèpre joue dès lors sur deux tableaux : sa lente et obscure progression dans les organes, d’où pourriture interne ; sa transmission déjà attribuée au contact et à la proximité. Conséquemment, la lèpre se communiquerait d’un corps à l’autre, mais le mécanisme est mal compris, d’où l’idée qui émerge qu’il faut isoler ces gens infectés. En 1239, la ville de Lille frappe d’interdit tous les lépreux. Cependant, elle autorise leur libre circulation en campagne avec toutefois l’interdiction d’entrer dans les maisons. Le lépreux, armé de sa crécelle, doit avertir de son arrivée pour permettre au paysan et à sa famille de s’éloigner. « Plus que toute autre maladie du Moyen-Âge, la lèpre convainc [non seulement] que le mal est pourriture cadavérique[3] », mais convainc également de la mise en place de mesures d’hygiène publique au XIIIe siècle. Un souci, donc : « éloigner les risques de décomposition, éviter l’entrée de la pourriture dans le corps comme éviter sa naissance dans les entrailles[4]. »

© Pierre Fraser (PhD), 2020


[1] Vigarello, G. (1999), Histoire des pratiques de santé — Le sain et le malsain depuis le Moyen-Âge, Paris : Seuil, p. 17.

[2] Idem.

[3] Idem., p. 18.

[4] Idem., p. 21.

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