Le corps, objet de reconnaissance sociale

Au début des années 1970, les féministes lancent un cri de ralliement : « Notre corps nous appartient ! ». « C’est d’abord un cri qui est venu, et le corps avec ce cri : le corps si durement brimé par la société des années 1960, si violemment refoulé […][1] ». C’est le droit des femmes à disposer de leur corps, de s’en prendre aux discours médicaux concernant leur ventre, leur utérus, leurs seins et leurs accouchements. La révolte pour la conquête du corps est lancée. D’un corps sur lequel la femme n’avait aucune prise, d’un corps donné comme tel une fois pour toutes, le corps est devenu un projet, une affaire directement liée à la volonté de la femme.

Comme l’a bien souligné le sociologue britannique Anthony Giddens : « nous sommes devenus responsables du design de nos propres corps[2]. » Le corps n’est plus conçu comme une essence, et le corps vieillissant, mis de côté au profit du corps renouvelé, est particulièrement éclairant à cet égard. L’ordre naturel des choses veut que le corps vieillisse, que les chairs s’affaissent, que les réflexes perdent de leur acuité, que la peau flétrisse, que la mobilité se réduise. Cependant, il s’agit d’une condition imposée par la nature et fort peu enviable pour les gens qui tiennent à être dans le coup, performants, beaux et en santé. La logique qui s’impose dès lors à celui ou celle qui refuse ce qu’impose la nature est de redonner sa pleine et entière fonctionnalité aux parties du corps qui ont perdu en partie leur capacité à exercer leur fonction de séduction. Les yeux, le cou, la chevelure, les mains, les seins, les fesses, les hanches, les jambes forment ainsi un tout cohérent dont le but, dans notre société moderne, est de séduire. Séduire n’est plus seulement un moyen, mais une fin. Chaque partie du corps passée sous le bistouri du chirurgien est le gage d’une séduction retrouvée. La fonctionnalité du corps est à tous les niveaux de la société. Elle est même à inscrire dans la chair. Ce n’est pas à une simple restructuration du corps à laquelle les corps sont confrontés par chirurgie plastique interposée, mais à une reconfiguration systématique du moi qui se perçoit avant tout comme un corps. Conséquemment, le corps est devenu un cumul de fragments de fonctionnalités retrouvées pour séduire. Ne plus se cacher, ne plus avoir honte de son corps, afficher les attributs de la jeunesse, voilà la formule en filigrane derrière toutes les publicités et tous les articles des magazines. Et la personne qui refaçonne certaines parties de son corps accomplirait ainsi le travail attendu pour sa reconnaissance en société.

Les frontières entre culture et nature se sont en quelque sorte évaporées avec le XXe siècle, alors que le corps devient de plus en plus flexible. Dans une société orientée vers la performance, « la flexibilité est désirable, tant pour la personnalité, que le corps, que l’entreprise ou l’organisation[3]. ». Le corps est devenu flexible, un accessoire, « une chose à sculpter, à transformer, à styliser[4]. ». De fait biologique donné, « le corps est devenu un projet[5] » et une performance[6]. La culture occidentale contemporaine est marquée par une quête de la corporéité fondée sur l’idée que l’extérieur et l’intérieur du corps se prêtent à une reconstruction et une réincorporation : « Le corps est de moins en moins un donné extrinsèque fonctionnant en dehors des systèmes référentiels de la modernité, et devient ce par quoi il se mobilise lui-même[7]. » Ces affirmations et ces prises de position par rapport au corps suggèrent que l’idée d’un corps fixe et inflexible versus un corps flexible et performant, ont des ancrages empiriques et des points de référence dans la culture populaire et les nouvelles technologies qui mesurent, visualisent et traitent le corps.

© Pierre Fraser (Ph, D.), 2020 / texte
© Photo entête, John Aruno


[1] Fouque, A. (1990), Femmes en mouvements : hier, aujourd’hui, demain, « Le débat », n° 59, mars-avril, p. 126.

[2] Giddens, A. (1991), Modernity and Self Identity : Self and Society in the Late Modern Age, Cambridge : Polity Press.

[3] Martin, E. (1994), Flexible Bodies, Boston : Beacon Press, p. xvii.

[4] Featherstone, M. (1991), « The body in consumer culture », The Body : Social Process and Cultural Theory, London : Sage.

[5] Giddens, A. (1991), op. cit.

[6] Goffman, E. (1971), The Presentation of Self in Everyday Life, Harmondsworth : Penguin.

[7] Giddens, A. (1991), op. cit., p .7-8.

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