L’obésité à la Renaissance

Dans son ouvrage Quatro Libri della famiglia initialement publié en 1432, et plus particulièrement dans la section concernant l’usage du corps, Alberti insiste sur « l’exercice grâce auquel on peut conserver son corps longtemps sain, robuste et beau, ce dernier terme n’étant nullement indifférent puisqu’il revient avec insistance à la fin du passage qui associe jeunesse et beauté et caractérise en particulier celle-ci par la «bonne couleur et la fraîcheur du visage[1]. »

La préoccupation d’un corps en santé n’est définitivement pas récente. Elle a ses échos qui se répercutent de siècle en siècle depuis la Renaissance, tout comme elle a également ses échos dans cette ferme volonté à vouloir conserver au corps le plus longtemps possible la robustesse, la jeunesse, la beauté et la santé. Ces propos d’Alberti ne sont pas innocents pour le corps du XXIe siècle. Ils démontrent que depuis longtemps déjà, les fondements de la relation contemporaine au corps ont été établis. En fait, les préoccupations sont fondamentalement les mêmes : le corps qui mérite considération est bel et bien celui de justes proportions.

L’obèse, déjà au XVe siècle, est discrédité face à ce corps glorifié. Le XVIe siècle est un peu à l’image du Gargantua de Rabelais qui fait tout ce qu’il peut pour dégourdir ses membres et fortifier ses muscles, c’est-à-dire une vaste entreprise collective de rééquilibrage du corps et de l’esprit. Il s’agit d’un corps qui n’est plus à la merci d’un Dieu qui peut le rappeler quand il le veut, d’où l’idée que la gymnastique serait préventive et que par un exercice soutenu et régulier il serait possible d’acquérir la santé et la maintenir. Dès lors, la gymnastique ne se donne jamais comme finalité, à savoir, un corps achevé une fois pour toutes, mais bel et bien comme un corps idéal qui s’inscrit dans un devenir constant.

Tout au cours des XVe et XVIe siècles émergera définitivement l’idée d’un corps de justes proportions comme idéal de beauté, d’où la conviction qui naît à ce moment-là qu’il est possible de façonner le corps selon son propre vouloir et désir, une nouvelle conception du corps fondée sur l’opposition entre déséquilibre (le gros/le mince) et équilibre (l’inspiration de la statuaire grecque antique) qui se met en place.

Avec la Renaissance, la représentation du corps propre à la Grèce antique fait retour. Le corps est un reflet en miniature de l’univers. Il faut voir comment « le microcosme du corps répète les dispositifs de l’univers, retentit à ses mouvements, connaît en lui-même des rapports similaires d’harmonie ou de déséquilibre entre les fluides (les humeurs) et les parties solides qui le composent[2]. »

Le corps, dès lors, commence son long périple réductionniste sous l’emprise d’une pensée organisée autour de la partie, devient circuit producteur d’objectivations, de définitions et de délimitations. Au tournant du XVIe siècle, c’est le corps de la modernité qui est annoncé : actif, énergique, laborieux, transformable par l’exercice physique et la gymnastique. Pour Michel Foucault[3], Max Weber[4] et Norbert Élias[5][6], c’est la Réforme protestante qui sera le facteur pivot de tous ces changements.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2015-2020 / texte

[1] Arasse, D. (2005), « La chair, la grâce et le sublime », G. Vigarello (ed), Histoire du corps. Tome 1. De la Renaissance aux Lumières, Paris : Seuil, p. 440.

[2] Peter, J. P. (2011), « Du corps redécouvert à l’éveil clinicien », G. Vigarello, D. Sicard (eds), Aux origines de la médecine, Paris : Fayard, p. 73.

[3] Foucault, M. (1966), Les mots et les choses, Paris : Gallimard.

[4] Weber, M. (1964), L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Paris : Plon.

[5] Élias, N. (1973), La civilisation des mœurs, Paris : Seuil.

[6] Élias, N. (1975), La dynamique de l’Occident, Paris : Seuil.


Obésité, une lutte pour normer le corps

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Il y a une constante qui traverse toutes les époques depuis l’Antiquité et qui fédère l’ensemble des actions à déployer sur le corps pour lui éviter la prise de poids : la contenance de soi et la gouvernance de soi. Une adéquation a dès lors été établie voulant que la minceur corresponde à l’idée du corps en santé. Au XIXe siècle, à travers le pèse-personne, l’indice de masse corporelle, la mode et le miroir, sera la mesure par laquelle s’articulera efficacement et de façon tout à fait inédite cette contenance de soi et cette gouvernance de soi où l’individu devient à la fois maître et esclave de son image des pieds à la tête.


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