L’ultime identification au corps et à soi-même

Pour comprendre la relation que nous entretenons aujourd’hui avec notre corps, il faut remonter au tout début de la Réforme au XVIe siècle, où le corps a été placé au cœur même des préoccupations : le corps laborieux et vigoureux au service de Dieu. Mais, être au service de Dieu impose certaines obligations : la contenance de soi (rapport à soi-même et à son propre corps) et la gouvernance de soi (rapport du corps au collectif). Cette morale puritaine, qui ne tolère pas que les temps libres se passent dans l’oisiveté ou l’inaction, conduira à effacer toute coupure entre travail et loisir, à lutter contre le temps mort, la vacuité, l’inoccupation, à être constamment en besogne, à s’assurer d’une activité continue.

Concrètement, la Réforme a arraché le corps à l’influence du grand corps collectif : l’homme est désormais personnellement et socialement responsable de son propre corps. Il s’agit vraisemblablement d’un nouveau type de souci de soi auquel doit répondre la société, où « le corps, loin d’être un lieu de perdition, peut devenir au contraire source d’épanouissement[1]. » Cette proposition de l’éthique protestante, à l’opposé de celle du catholicisme, stipule qu’il faut « donner à celui ou celle qui se trouve en situation critique les moyens de surmonter ses difficultés et de vaincre ses angoisses, d’accepter le sort qui lui est fait, non pas pour abandonner la partie, mais pour apprendre au contraire à se maîtriser et par là se dépasser[2]. »

En somme, la santé, la bonne condition physique, l’absence de souffrances morales ou physiologiques sont les conditions de l’épanouissement de la personne, d’où la nécessaire contenance de soi. Et cette contenance de soi n’est possible, d’une part, qu’à la condition de remplir adéquatement quatre devoirs bien précis :

  • devoir d’équilibre, dans le sens où il est attendu de l’individu qu’il parvienne à un corps équilibré pour assumer adéquatement et efficacement le rôle social qu’il a à jouer ;
  • devoir d’attention, dans le sens où il faut porter une attention toute particulière au corps, à ce qu’il ingère et à son activité en général ;
  • devoir d’effort, dans le sens où il faut se soumettre à certaines pratiques pour maintenir le corps en santé ;
  • devoir de maîtrise et de restriction, dans le sens où il faut éviter de succomber à la tentation des plaisirs et des facilités qu’offre la vie moderne tout en adoptant des attitudes et des comportements qui empêchent de sombrer dans l’excès sous toutes ses formes.

La contenance de soi n’exige pas d’adhérer à un quelconque credo ou à une quelconque norme, car ce qui compte avant tout, ce sont les actions que l’individu est librement, volontairement et consciemment en mesure de poser qui comptent. Ces actions fondent son autorité et par là, sa légitimité. S’il ne les pose pas, il se condamne lui-même à la stigmatisation sociale et à l’impitoyable regard des autres. Être en défaut de contenance de soi, c’est également être en perte de souci de soi, en perte du respect de soi-même, et par conséquent, des autres. Tout individu en défaut de contenance de soi est forcément une menace à sa propre intégrité (respect de soi), à sa propre identité (souci de soi) et à sa propre vertu (désirs incontrôlés).

D’autre part, trois événements, au XVIIe siècle, contribueront à la mise en pratique des devoirs imposés par la contenance de soi : (i) les traités de civilités qui engagent le corps dans une pratique de modération et de retenue[3] ; (ii) le passage du statut d’être un corps à celui d’avoir un corps dont l’individu est individuellement et socialement responsable — un corps devenu porteur d’identités sociales, un corps devenu vecteur d’épanouissement. Par exemple, les débordements adipeux de l’obèse seraient la preuve d’un défaut de contenance de soi : ils se lisent dans son physique, dénotent quelque chose de non maîtrisé et d’ingouvernable, qui menacent son corps à la fois de l’intérieur et de l’extérieur. De l’intérieur, parce que son métabolisme, devenu ingouvernable par son attitude elle-même non gouvernée, semble sans cesse produire de la masse adipeuse. De l’extérieur, parce qu’il ne sait résister ou établir le juste équilibre entre toutes les tentations qui lui sont proposées. Dans un tel contexte, le corps n’est pas un vecteur d’épanouissement, car l’épanouissement passe forcément par la contenance de soi.

La gouvernance de soi[4], quant à elle, renvoie à la capacité d’un individu à établir un juste rapport à la collectivité et au monde en général. Cette saine gouvernance de soi n’est rendue possible qu’à la condition expresse de mettre en pratique de façon efficace les quatre devoirs imposés par la contenance de soi, c’est-à-dire que la pratique de ces devoirs forme un ensemble de contrôles positifs qui permettent la gouvernance de soi.

La contenance de soi est indubitablement au cœur même de l’exercice de la gouvernance de soi. Elle a tout à voir avec le lien social, au moi en compagnie, à l’individu en société, au lien avec l’autre : elle est cette capacité au self-control. Autrement dit, une fois les quatre devoirs de contenance de soi correctement accomplis, qui permettent d’établir un juste rapport à soi-même et à son propre corps, il est dès lors possible d’établir une relation équilibrée au collectif et au monde en général. Plus spécifiquement, la contenance de soi est la condition sine qua non de la gouvernance de soi. Conséquemment, une gouvernance de soi correctement menée sous l’égide de la contenance de soi est en quelque sorte garante de l’ordre social.

En résumé, la contenance de soi, qui vise l’individu dans son rapport avec lui-même, et la gouvernance de soi, qui vise l’individu dans son rapport avec le collectif, forment le gouvernement de soi. De là, l’ultime identification au corps et à soi-même dans notre société grandement fondée sur la sculpture de soi.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2015-2020 / texte

[1] Gélis, J. (2005), « Le corps, l’Église et le sacré », G. Vigarello (ed), Histoire du corps. 1. De la Renaissance aux Lumières, tome 1, coll. Points / Histoire, Paris : Seuil, p. 109.

[2] Idem.

[3] « Faire bonne, mauvaise contenance. Témoigner ou non de la fermeté. Nous étions sans armes. Cependant nous fîmes bonne contenance », (About, La Grèce contemporaine, 1854, p. 389) ». Par ext. : « Garder ou non son sang froid. [Elle] cherchait à faire bonne contenance, mais elle était au fond fort intimidée », (Drieu La Rochelle, Rêveuse bourgeoisie, 1939, p. 311).

[4] Non pas dans le sens de la question de la liberté humaine, mais bel et bien dans le sens du gouvernement de soi.


Obésité, une lutte pour normer le corps

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Il y a une constante qui traverse toutes les époques depuis l’Antiquité et qui fédère l’ensemble des actions à déployer sur le corps pour lui éviter la prise de poids : la contenance de soi et la gouvernance de soi. Une adéquation a dès lors été établie voulant que la minceur corresponde à l’idée du corps en santé. Au XIXe siècle, à travers le pèse-personne, l’indice de masse corporelle, la mode et le miroir, sera la mesure par laquelle s’articulera efficacement et de façon tout à fait inédite cette contenance de soi et cette gouvernance de soi où l’individu devient à la fois maître et esclave de son image des pieds à la tête.


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