Nouveau savoir médical en temps d’épidémie

Un regard sociologique sur les épidémies
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L’arrivée inattendue d’un nouveau savoir médical serait susceptible de produire, au global, plus de gains que de pertes en temps d’épidémies.

Il suffit, pour s’en convaincre, d’observer comment l’arrivée de la pratique anatomique à la Renaissance (dont l’apparition est elle-même soumise à la convergence de courants sociaux et à la contingence) a systématiquement redéfini le savoir médical, les pratiques sanitaires et la finalité du discours hygiéniste par rapport au Moyen-Âge : il ne s’agit plus seulement de repousser le mal, mais de l’isoler en établissant des frontières que délimiteront les pouvoirs publics. Il ne s’agit pas ici d’un changement dans le degré, mais bel et bien d’un changement de registre.

Schéma de la convexité

Dans le schéma ci-dessus, dès l’irruption inattendue d’un nouveau savoir, d’une méthode, d’une technologie ou d’une technique en matière de santé, l’individu se retrouve dans une position telle qu’il y a dorénavant un « avant » (condition antérieure où sa santé globale était plus à risque) et un « après » (condition ultérieure où sa santé globale sera peut-être moins à risque).

Le changement de registre que provoque l’irruption inattendue d’un nouveau savoir, d’une méthode, d’une technologie ou d’une technique en matière de santé semble procurer des gains éventuels significatifs pour la condition de santé générale d’un individu. Par exemple, dès les débuts du haut Moyen-Âge, les autorités ont compris qu’il était nécessaire d’isoler les pestiférés afin de sauvegarder les populations, tout comme les Romains avaient compris qu’en asséchant les marais il était possible de circonvenir la malaria.

Ce changement de registre n’interviendrait qu’en fonction d’une asymétrie nette entre les gains procurés (ils ont besoin d’être grands) et les problèmes potentiels (peu dommageables). A contrario, une innovation qui procure peu de gains et qui est peu dommageable aurait peu de chances de conduire à un changement de registre ; une innovation qui procurerait peu de gains et qui entraînerait des problèmes a également peu de chances de conduire à un changement de registre. Par exemple, les travaux de Louis Pasteur, chimiste et physicien, sont caractéristiques d’une asymétrie nette comportant des gains :

  • découverte du rôle des microorganismes dans le processus de fermentation ;
  • réfutation de la génération spontanée : les germes proviennent du milieu environnant, non des milieux de fermentation, et se multiplient lorsque les conditions sont favorables ;
  • invention de la Pasteurisation, procédé de chauffage détruisant les micro-organismes des vins malades (appliqué également à la conservation du lait).

Faut-il aussi préciser que chacune des découvertes de Pasteur est le fruit d’une asymétrie nette comportant des gains à partir de travaux d’autres chercheurs. Autrement dit, c’est à partir de cette asymétrie que des moments de rupture épistémologiques entraîneraient des modifications profondes non seulement sur le plan des savoirs et des pratiques médicales, mais sur l’ensemble de la société en général.

Pour sa part, la chercheure Johan Johan Goudsblom affirme que maintes et maintes fois, l’équilibre précaire entre les microbes et les humains se renversant, les hommes ont eu à subir des crises sévères, démographiques, économiques et militaires. Et pourtant, quand nous étudions les effets de quelques grandes maladies épidémiques sur un autre aspect du développement social, les changements dans les mœurs et les sentiments analysés par Norbert Elias dans le « procès de civilisation », nous trouvons peu de preuves d’une influence directe des épidémies.

À mon avis, ce positionnement ne tient pas compte de l’effet de rupture épistémologique, car chacune de ces ruptures dans le domaine médical, et à plus forte raison dans les domaines scientifiques et technologiques, ont effectivement conduit à des changements civilisationnels. Toutefois, cette hypothèse reste à être solidement étayée.

Autre exemple, dans la seconde moitié du XIXe siècle, la convergence d’une épidémie de choléra, les découvertes en microbiologie, les techniques d’assainissement de l’eau, l’eau courante et la mise à l’égout aura conduit non seulement à une modification en profondeur de l’environnement sanitaire, mais aussi à un accroissement substantiel de l’espérance de vie ; c’est le tournant de la révolution hygiénique — il s’agit bien là d’un changement civilisationnel.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020 / texte


Épidémies et maladies infectieuses, leur gestion à travers les siècles

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Le parcours de protection de soi, depuis le Moyen-Âge jusqu’à aujourd’hui, se cale dans des finalités fort différentes en fonction des époques, des savoirs disponibles et des pratiques médicales en vigueur. Au XXIe siècle, la volonté est claire : il faut transcender le mal, le dépister, le traquer dans le gène, l’éviter de s’exprimer et de se manifester.


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