Avenir radieux, technologies numériques et intelligence artificielle

Cioran disait : « Tous s’efforcent de remédier à la vie de tous : les mendiants, les incurables mêmes y aspirent : les trottoirs du monde et les hôpitaux débordent de réformateurs[1]. » L’élite technocratique aussi s’efforce de remédier à la vie de tous. Terminé l’Avenir radieux meurtrier. Terminé les professions de foi politiques et destructrices. Bienvenue l’Avenir radieux des technologies numériques et de l’intelligence artificielle. Bienvenue à cette profession de foi tout en douceur qui n’exige rien de nous. Ici, aucun prosélytisme. Que notre simple consentement à utiliser des technologies toujours plus attractives et enchanteresses. Les nerds ne veulent pas être le berger ou le chien du troupeau. Ils n’aspirent qu’à une seule chose, être notre compagnon, que nous les suivions là où ils veulent bien aller, que nous adoptions leurs technologies.

 « Peut-être ne comprendra-t-on pas tout de suite ce que j’entends par la « volonté foncière de l’esprit ». Qu’on me permette une explication. Cette chose impérieuse que le vulgaire appelle « l’esprit » veut dominer et se sentir le maître au-dedans de soi et autour de soi ; il a (l’esprit) la volonté de ramener la multiplicité à la simplicité, de ligoter, de dompter, de dominer, une volonté vraiment souveraine. Ses besoins et ses facultés sont les mêmes que les physiologistes constatent chez tout ce qui doit vivre, croître et multiplier[2]. » Voilà, résumée en quelques mots, par Nietzsche, la iPersonne de demain.

Avant l’invention de l’écriture, la mémoire était ce qu’il y avait de plus important. Elle était l’ultime support de la connaissance. Le corps était connaissance. Avec l’invention de l’écriture, la mémoire commence son long et lent périple hors du corps. Elle se grave dans la pierre, s’inscrit sur les tablettes d’argile, sur les peaux de veau ou de mouton (vélin, parchemin), sur les feuilles des plantes transformées en feuilles de papier (papyrus). La connaissance s’externalise pour quelques individus seulement.

Avec l’arrivée de l’imprimerie, la connaissance humaine devient accessible à tous sous forme de livres, se localise dans les bibliothèques et les librairies accessibles à des heures précises. La connaissance s’externalise pour de plus en plus d’individus. Avec l’arrivée des technologies numériques, la connaissance humaine se dématérialise, se délocalise et se détemporalise. Elle est accessible sous forme d’octets au bout des doigts par une simple connexion, située quelque part dans le nuage informatique au moment où on le veut.

Avec l’initiative Google Books, la mémoire s’est totalement externalisée. Elle est définitivement hors du corps. Libéré de la mémoire encombrante, il ne reste au cerveau qu’à mettre en œuvre son incroyable capacité à mettre en relation les informations les unes avec les autres pour créer de nouveaux savoirs et de nouvelles connaissances. La connaissance s’externalise pour tous les individus, sans exception.

La prochaine étape, dans la logique de l’externalisation propre aux technologies numériques, maintenant que la mémoire est totalement externalisée, sera d’externaliser le processus de mise en relation des informations que nous effectuons actuellement. Le corps sera cognition totale par le truchement de l’intelligence artificielle. Il ne s’agit pas ici d’une question de science-fiction ou de prospective, mais d’une simple question de devenir plus. La chose que la forme prendra est sans importance. Ce qui importe, c’est qu’elle se cale dans une logique d’augmentation de l’individu. Ce n’est pas un programme à réaliser, ni un impératif à suivre, puisque les technologies numériques et l’intelligence artificielle sont déjà l’expression d’un devenir plus qui n’a aucune finalité, qui n’est pas téléologique.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020 / texte

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[1] Cioran, E. (1949), op. cit., p. 10.

[2] Nietzsche, F. W., Par-delà bien et mal, § VII.229.


La mise en réseau de l’individu

Électronique : CA_|_FR_|_UK_|_US
Format livre : CA_|_FR_|_UK_|_US

Dans une société calquée sur le réseau numérique, l’individu n’est qu’un nœud du réseau auquel on peut se connecter à volonté ou duquel on peut se déconnecter à volonté. Les relations avec autrui s’entrelacent dans une suite ininterrompue de connexions et de déconnexions aléatoires ou prédéterminées, choisies ou subies. 


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