Bien s’alimenter, une injonction à la santé

La représentation collective de la saine alimentation s’articule autour de trois critères : l’affirmation santé ; la prétention santé ; la fonction santé[1].

L’affirmation santé détermine la relation qui existe entre un aliment, ou un nutriment, ou un supplément, ou une molécule, et la possibilité de réduire ou de prévenir le développement d’une quelconque affection ou d’améliorer la santé ou de contribuer à maintenir la santé, le tout fondé sur de solides arguments scientifiques et sur un certain consensus dans la communauté scientifique.

La prétention santé, quant à elle, suggère qu’il faut consommer un aliment quelconque pour prévenir le développement d’une affection ou d’améliorer la santé ou de contribuer à maintenir la santé. À l’inverse de l’affirmation santé, la prétention santé extrapole.

Par exemple, lorsque les nutritionnistes suggèrent qu’il faut boire quotidiennement une certaine quantité de vin rouge pour prévenir le développement de maladies coronariennes, ils se fondent sur des données scientifiques établies et vérifiées. Toutefois, ils extrapolent en voulant faire du vin rouge une boisson cardiopréventive pour tous en omettant de dire que l’effet préventif en question ne s’applique qu’aux gens qui consomment déjà et régulièrement de bonnes portions d’aliments saturés en gras[2]. Autre exemple, dire que les Omega-3 ont un effet cardiopréventif entre exactement dans la même logique, alors que les méta-analyses concluent que les Omega-3 n’ont peu ou pas d’effet sur la prévention de la mortalité coronarienne[3]. Même chose pour les fibres, alors que les études convergent toutes vers un même point : il n’y aucun bénéfice attendu en ce qui concerne le syndrome du côlon irritable[4]. Une autre caractéristique de la prétention santé est que, malgré les études invalidant les effets préventifs attendus, elle conserve cette prétention santé pendant plusieurs années.

La fonction santé, pour sa part, renvoie à l’idée du fonctionnement sur le corps de l’aliment, du nutriment, du supplément ou de la molécule. Par exemple, les fibres alimentaires seraient réputées diminuer le risque associé au développement du caractère du côlon, tout comme abaisser le taux de cholestérol, tandis que les Omega-3 permettraient de réduire le risque coronarien et peut-être même le risque de la maladie d’Alzheimer[5].

En somme, la saine alimentation, en tant que construction sociale, possède également un statut qui relève de l’ordre du symbolique : établir un lien, faire image, évoquer, dire et faire dire, partager un sens dans quelques propositions transmissibles, et dans le meilleur des cas, résumer en un cliché ce qui fera étiquette sociale (minceur = santé ; antioxydant = santé métabolique ; Omega-3 = santé cardiovasculaire ; fibres alimentaires = santé intestinale).

Finalement, le concept même de saine alimentation se cale dans la même logique que les produits vedettes pour la santé : l’affirmation santé, la prétention santé et la fonction santé.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020 / texte

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[1] Hasler, C. M. (2008), « Evidence for Health Claims on Food: How Much Is Enough? Health Claims in the United States: An Aid to the Public or a Source of Confusion? », Journal of Nutrition, vol. 138, n° 6, p. 12165-12205.

[2] Constant, J. (1997), op. cit.

[3] Rizos, E. C., Ntzani, E. E., Bika, E. et al. (2012), op. cit.

[4] Cann, P. A., Read, N. W. (1984), op. cit.

[5] Fotuhi, M., Mohassel, P., Yaffe, K. (2009), « Fish consumption, long-chain omega-3 fatty acids and risk of cognitive decline or Alzheimer disease: a complex association », Nature Clinical Practice in Neurology, vol. 5, n° 3, p. 140-152.


Saine alimentation, un moyen pour normer le corps

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Tout au cours du XXe siècle et du début du XXIe siècle, s’est graduellement développée la notion de saine alimentation comme contrepoids à une mauvaise santé, notion qui a comme finalité de remettre entre les mains de l’individu la responsabilité de faire des choix éclairés en matière d’alimentation. À l’image de l’individu autonome, celui qui a la capacité de gérer sa propre vie, celui qui a la capacité de juger par lui-même de ce qui est bon ou non pour lui, il est réputé capable de mettre en œuvre tous les moyens nécessaires pour être en santé et le rester.


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