Le manque de données n’a jamais empêché de mettre en place des mesures de contention et de confinement à grande échelle

Un regard sociologique sur les épidémies
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Qu’il s’agisse du Moyen-Âge, de la Renaissance, ou des XVIIe et XVIIIe siècles, à ces époques où la science statistique et la compilation de données étaient quasi inexistantes, les autorités n’ont jamais attendu d’avoir en mains des données en quantité suffisante pour décider ou non du confinement des populations.

Descartes, déjà dès 1637, dans son célèbre Discours de la méthode, soulignait à quel point la conservation de la santé « est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie. » Venant du notoire sceptique qu’était Descartes, une telle déclaration affirmant que la santé doit se retrouver au cœur même de la pensée et de la philosophie moderne n’est pas une réflexion innocente. Elle engage une pensée politique : la préservation et la protection de la vie et de la santé seraient dévolues à l’État. À l’épreuve du mal contagieux, les sociétés ont forcément recours à des formes institutionnelles. Et ce, quand bien même la production des connaissances se révèle lente et sujette à des tensions qui déterminent les avantages et les reculs, les récurrences et les ruptures.

L’exemple du docteur Peter Kennedy, au début du XVIIIe siècle, est ici intéressant lorsqu’il affirme, dans son traité sur les maladies contagieuses, que la richesse et la force d’une nation dépendent de la santé et du bien-être de ses citoyens, et en ce sens il doit y avoir un effort public pour les inciter à se maintenir en santé dans le but d’assurer la sécurité de de tous. À ce titre, l’Angleterre du XVIIIe siècle ne ménagera aucun effort pour informer le citoyen par le truchement de la littérature dite populaire où celle-ci participera largement à la volonté des savants d’éduquer le peuple, démarche héritée de la pensée de John Locke et appliquée par les encyclopédistes et les médecins britanniques.

Les mesures de contention se resserrent tout au cours des XVIIe et XVIIIe siècles. Les quarantaines sont plus strictes, les vérifications et contrôles plus serrés, les enquêtes sur le terrain pour identifier les sources potentielles de contamination deviennent plus fréquentes et plus précises. Par exemple, en 1621, à Florence, Filippo Lusagnini, maître maçon et ministre des rues, dit avoir trouvé 19 caves gorgées d’eaux usées, 20 caves fermées entourées de fosses d’aisance, 49 fosses débordantes et 8 puits d’eau non potable, saturés de liquide noir venu de déjections variées. La contrepartie de ces mesures ne se fera pas attendre avec des retours plus meurtriers de la peste qui atteignent des populations de moins en moins immunisées.

Concrètement, la méconnaissance des processus liés aux épidémies n’empêche en rien la mise en place de mesures d’hygiène publique, fussent-elles de portée limitée. L’institution de la quarantaine des XVIIe et XVIIIe siècles viendra confirmer la validité du modèle contagionniste que Girolamo Fracastoro (1478-1553) avait élaboré dès 1546 : la contagion directe par le toucher ; la contagion indirecte par les effets personnels ou la marchandise ; la contagion à distance par l’air, conformément à la thèse aériste.

Contrer le mal, le prévenir activement devient désormais préoccupation étatique. L’utilisation à des fins expérimentales de corps vils, ceux des condamnés à mort, des prostituées, des patients hospitalisés et des colonisés auxquels on fait courir les premiers risques, avant de reverser à d’autres les gains cognitifs obtenus à leurs dépens. Ici, le bien commun, la raison d’État, au détriment de quelques-uns. Le pouvoir d’expérimenter ne se fonde plus ici seulement sur le droit de tuer dont le souverain est le détenteur, mais sur le devoir de faire vivre, d’entretenir et de maximiser la vie de la population.

Pour la première fois, collaboration étroite entre science médicale et pouvoir, où le médecin, en fonction de catégories de sujets, a un droit à l’essai. Le développement de la médecine clinique marque aussi le passage de l’ère de l’essai empirique à celle de l’expérimentation méthodique sous l’autorité exclusive du corps médical où les patients sont utilisés sans que se pose la question de leur consentement.

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, il ne s’agit plus seulement de repousser le mal comme au Moyen-Âge, ou de l’isoler comme à la Renaissance, mais de le prévenir activement afin de maximiser la vie de la population. Ainsi, la mise en alarme des lieux, des comportements et des corps passe par le drapeau jaune de la quarantaine, les données statistiques de base, la qualité des aliments, la fatigue, la tension et le surpoids.

La mise aux normes des dangers liés à l’infection s’articule autour de la quarantaine des individus et des milieux contaminants, sous toutes ses formes —modèle dominant. À cette pratique de confinement s’ajoute graduellement la mise en place de centres d’inoculation et de vaccination, car l’idée de nombreux médecins et autorités du Siècle des Lumières suggère qu’il est possible d’agir de façon préventive sur une population donnée dont on cherche à garantir la bonne santé, donc la disponibilité et l’activité optimale. D’où l’idée d’utiliser des corps vils, ceux des condamnés à mort, des prostituées, des patients hospitalisés et des colonisés à des fins expérimentales pour atteindre cet objectif. D’autre part, l’institution des tables de mortalité présentant la mort comme un événement mesurable et soumis à des probabilités mathématiques devient de plus en plus la norme avec cette ambition de mieux en mieux formulée voulant que la médecine puisse réformer la société.

Sur le plan personnel, se tenir à distance de l’infection consiste à mettre œuvre des pratiques prophylactiques fortement suggérées par les autorités : respirer des pommes d’ambre ou des éponges trempées de sauge et de genièvre ; ne pas fréquenter les lieux où se trouvent des gens infectés ; brûler les vêtements et les effets personnels de ceux qui sont morts de l’infection ; procéder à des épurements fréquents (saignées, transpiration, expectoration, vomissements), faire de l’exercice ; adopter un régime alimentaire sobre et frugal sans surcharge.

La finalité de tout ce qui s’est mis en place de la Renaissance jusqu’au XIXe siècle pour contrôler la maladie consiste avant tout à prévenir le mal en mettant d’avant un ensemble de pratiques prophylactiques fondées sur des données empiriques.

Même si, aux XVIIIe et XIXe siècles, les tables statistiques commencent à être utilisées, elles le seront à rebours et non pendant une contagion. Autrement dit, on se sert des données du passé pour agir préventivement sur le présent et le futur. Si certains statisticiens du XXIe siècle prétendent qu’il faut attendre de détenir de grande quantités de données pour décider ou non de confinements massifs, comme le prétend le professeur de médecine John Ioannidis, il faut poser un constat, soit celui de reléguer aux oubliettes 800 ans de pratiques prophylactiques qui ont prouvé et démontré leur efficacité.

Autrement dit, le manque de données n’a jamais empêché de mettre en place des mesures de contentions et de confinement à grande échelle fondées sur des observations empiriques.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020 / texte


Épidémies et maladies infectieuses, leur gestion à travers les siècles

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Le parcours de protection de soi, depuis le Moyen-Âge jusqu’à aujourd’hui, se cale dans des finalités fort différentes en fonction des époques, des savoirs disponibles et des pratiques médicales en vigueur. Au XXIe siècle, la volonté est claire : il faut transcender le mal, le dépister, le traquer dans le gène, l’éviter de s’exprimer et de se manifester.


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