Les gains positifs en temps d’épidémie

Un regard sociologique sur les épidémies
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Aussi paradoxale que la chose puisse paraître, l’incertitude sur les moyens à déployer en temps d’épidémies est aussi source de gains positifs importants. En fait, le processus est exactement le même qui préside à la sécurité dans les transports aériens où chaque écrasement d’avion contribue largement à la sécurité globale de ce mode de transport. Concrètement, ce sont ces écrasements d’avion qui obligent à examiner dans le plus fin détail ce qui a pu se produire, pour en tirer des conclusions qui seront ensuite appliquées à tout le secteur de l’aviation commerciale.

Depuis le haut Moyen-Âge jusqu’à aujourd’hui, chaque intervention déployée à partir d’observations empiriques a permis de réduire de plus en plus les impacts d’une épidémie au niveau de la santé publique. Par exemple, dans la seconde moitié du XIXe siècle, la convergence d’une épidémie de choléra, les découvertes en microbiologie, les techniques d’assainissement de l’eau, l’eau courante et la mise à l’égout aura conduit non seulement à une modification en profondeur de l’environnement sanitaire, mais aussi à un accroissement substantiel de l’espérance de vie ; c’est le tournant de la révolution hygiénique — il s’agit bien là de gains positifs importants qui ont émergé d’observations empiriques en temps d’incertitudes.

À partir des observations empiriques effectuées tout au cours du Moyen-Âge, la Renaissance s’est avisée que la mise en alarme des espaces, des comportements et des corps devaient passés par deux critères, l’odeur (les vapeurs empoisonnées, les miasmes remontant des étangs, des corps malades ou se dégageant des cadavres en décomposition) et le visible (porcheries, étals d’équarrissage, signes corporels d’une certaine contamination, vêtements, effets personnels, marchandises débarquées des navires).

La mise aux normes des espaces, des comportements et des corps, à la Renaissance, est passé à un tout autre registre par rapport au Moyen-Âge :

  • la quarantaine devient le modèle dominant, isole à la fois les individus et les milieux contaminants ;
  • l’organisation spatiale de la quarantaine s’effectue à travers une reconversion des léproseries en hôpital général ou en lazaret et leur mise en réseau ;
  • la mise en place du régime des patentes maritimes de santé permet de mieux contrôler passagers et marchandises ;
  • la délivrance de passeports sanitaires et de billets de santé circonscrit le déplacement des individus à différentes échelles sur le territoire ;
  • les cordons sanitaires tentent de prévenir l’infection par les tissus et les vêtements ;
  • les capitaines de santé, à l’échelle municipale, recensent et déclarent les gens contaminés.

La mise à distance individuelle des dangers, à la Renaissance, encore là, change de registre par rapport au Moyen-Âge où les pratiques religieuses et l’intercession auprès de forces surnaturelles dominaient :

  • éviter d’ouvrir les pores de la peau par les bains et les plaisirs sensuels ;
  • la préservation de soi par le confinement ;
  • les épurements ;
  • l’exercice ;
  • le bien manger et bien boire ;
  • l’eau bouillie pour désinfecter ;
  • l’assèchement des marais ;
  • les lieux de débauches et de luxure sont décrétés lieux d’infection et de contagion.

La mise en œuvre de chacune de ces nouvelles stratégies, à la Renaissance, a effectivement contribué à des gains positifs pour l’ensemble des populations. En fait, pour chaque innovation, il y a clairement un « avant » et un « après ».

Autre exemple, au XIXe siècle, avec l’arrivée de la médecine clinique et des recherches en microbiologie, la mise en alarme des lieux et des comportements change totalement de registre : c’est l’individu lui-même, dans sa propre condition, qui est mis en alarme ; il est signe alarmant. La mise à distance des dangers est désormais tributaire d’un corps énergique, robuste, fort et vigoureux à travers des pratiques prophylactiques de plus en plus normées. À travers l’outil statistique, la mise aux normes des espaces, des comportements et des corps est ni plus ni moins qu’une véritable révolution. La société de la discipline évoquée par Michel Foucault se dessine, le biopouvoir s’élabore, qui s’exerce rationnellement sur la vie des corps et celle de la population. C’est aussi l’annonce de l’État protecteur, qui prendra en charge la vie, non plus des âmes, mais des hommes : le corps pour le discipliner ; la population pour la contrôler.

En ce qui concerne la mise en alarme des lieux, des comportements et des corps, c’est l’espace économique lui-même, qui est devenu alarme. Non plus seulement l’espace urbain ou géographique comme au cours des siècles précédents, mais celui des pauvres, infectés, menaçant les autres : « Le choléra s’attaqua d’abord aux classes pauvres, […] Toujours est-il que ce furent des hommes en veste ou en haillons qui ouvrirent cet horrible marche de Paris vers la mort1. » La statistique, ici, révèle brutalement la réalité socioéconomique : un « fait dominant ressortait, néanmoins, de toutes ces poignantes singularités : lorsqu’on en vint à dresser la statistique de l’épidémie, il se trouva que […] la mortalité avait été de […] 52 à 53/1000, dans les quartiers de l’Hôtel de Ville et de la cité, qui sont ceux de la misère2. » Le pauvre est alarme, sa condition est alarme, le choléra est une maladie du pauvre pouvant atteindre le nanti, ce que la statistique confirme : « peu de jours s’étaient écoulés, et déjà le mal était monté jusqu’aux riches3 », « de sorte que le malheur des cholériques fournis par la pauvreté s’aggrava de tous les secours et de tout le temps qu’elle dérobait à leurs souffrances réelles des symptômes imaginaires et hallucinations de l’opulence troublée4. »

L’outil statistique est donc devenu une mise en alarme. Il n’est plus seulement mesures et chiffres, mais outil de gestion politique et sanitaire. Il permettra de redéfinir les territoires de l’hygiène publique en travaillant sur les rebuts de la société pour mieux en maîtriser les dangers : « rebuts physiques (immondices, égouts, chantiers d’équarrissage), mais aussi rebuts moraux (débardeurs, égoutiers, chiffonniers, prostituées)5. » La maladie surgirait donc de milieux affaiblis où règne une misère qui propagerait l’infection en affaiblissant les corps.

Il appert ainsi qu’en temps d’épidémies, où l’incertitude est grande face aux solutions à déployer, que de nouvelles initiatives émergeront inévitablement, et si ces dernières s’avèrent efficaces, elles seront forcément retenues. C’est donc en ce sens que l’incertitude, en temps d’épidémies, est aussi source de gains importants.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020 / texte


Épidémies et maladies infectieuses, leur gestion à travers les siècles

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Le parcours de protection de soi, depuis le Moyen-Âge jusqu’à aujourd’hui, se cale dans des finalités fort différentes en fonction des époques, des savoirs disponibles et des pratiques médicales en vigueur. Au XXIe siècle, la volonté est claire : il faut transcender le mal, le dépister, le traquer dans le gène, l’éviter de s’exprimer et de se manifester.


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