Les maladies infectieuses et leur contrôle au fil des siècles

Un regard sociologique sur les épidémies
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Le parcours de protection de soi et du collectif, depuis le Moyen-Âge jusqu’à aujourd’hui, se cale dans des finalités fort différentes en fonction des époques, de la vision du corps que se donne une époque, des savoirs scientifiques disponibles, et des pratiques médicales en vigueur.

Ces finalités et pratiques médicales se sont ainsi déclinées au fil des siècles :

  • au Moyen-Âge, il s’agit de repousser le mal sous toutes ses formes, par le confinement au niveau collectif, et par des pratiques à la fois prophylactiques, magiques et d’inspiration religieuse au niveau individuel, même la fuite ;
  • à la Renaissance, il s’agit d’isoler le mal en établissant, dans un premier temps, des frontières physiques (établissements sanitaires, lazarets) qu’ordonnent les pouvoirs publics qui sont alors en pleine phase de structuration, et dans un second temps, des règlements coercitifs mis en oeuvre par des représentants autorisés ;
  • au XVIIe siècle, il s’agit de se prémunir du mal, maintenant qu’il est possible de le repérer (survenue du microscope et découvertes des microbes, bactéries, virus, protozoaires) et de s’en préserver par des pratiques prophylactiques personnelles et de confinement collectif ;
  • au XVIIIe siècle, il s’agit de prévenir le mal bien avant que les maladies infectieuses ne fassent leur apparition en déployant un ensemble de pratiques prophylactiques personnelles (lavage des mains, désinfection de l’habitat, isolement) et collectives (outils statistiques, centres d’inoculations gratuits) ;
  • au XIXe siècle, avec l’arrivée de la médecine clinique, il s’agit désormais de maîtriser le mal à la source — la recherche scientifique permet désormais d’aller au-delà des mesures locales et d’engager une nationalisation des mesures de santé publique ;
  • au XXe siècle, il s’agit non plus d’uniquement maîtriser le mal à la source, mais aussi de l’éradiquer autant que faire se peut — avec l’arrivée massive des vaccins, des antibiotiques et des antiviraux, l’idée de quarantaine a quasi disparue au profit d’une protection collective par le traitement obligé de chacun par la santé publique ou par le médecin de famille dont le rôle et l’autorité vont grandissant ;
  • au XXIe siècle, il s’agit de transcender le mal, le dépister, le traquer dans le gène, l’éviter de s’exprimer et de se manifester — l’individu, désormais totalement identifié à son corps, s’astreint, en amont, à toutes les pratiques possibles (saine alimentation, activité physique, écologisme) pour éviter une quelconque défaillance éventuelle du corps, alors que la science médicale est de plus en plus engagée dans la recherche sur les maladies chroniques, et que la santé publique, moins préoccupée des maladies infectieuses gèrent de plus en plus le vieillissement des populations.

Il y a ici des verbes différents pour chaque époque, et ces verbes traduisent en même temps une certaine vision du corps, celle-ci corrélée aux savoirs scientifiques disponibles et aux pratiques médicales en vigueur. Autrement dit, les interventions à conduire sur le corps sont toujours intimement liées à une certaine vision du corps, et le passage du temps, de siècles en siècles, semblent confirmer cette hypothèse : aujourd’hui, on ne traite pas du tout le corps comme on le traitait au XIIe siècle. Et ces verbes, je les ai choisis en fonction de mes lectures effectuées sur les textes du passé relativement aux épidémies, et ce qu’ils ont de particulier, c’est qu’ils représentent des schémas d’organisation de la société face aux crises épidémiques.

Le principal tournant s’est effectué au XVIIe siècle avec le passage de l’idée d’être un corps à celle d’avoir un corps avec les traités de civilités. Avant le XVIIe siècle, l’individu était un corps, donc entité dont les pouvoirs publics pouvaient disposer à volonté, même utiliser certains corps à des fins expérimentales (corps vils, ceux des condamnés à mort, des prostituées, des patients hospitalisés et des colonisés), auxquels on a fait courir les premiers risques, avant de reverser à d’autres les gains cognitifs obtenus à leurs dépens.

À l’inverse, avoir un corps renvoie au comportement civilisé, à celui de l’honnête homme correctement éduqué dont les bonnes manières constituent une rhétorique efficace qui affirme, défend et légitime un statut social. Ce nouveau statut se démocratisera tout au long du XVIIe siècle et le Siècle des Lumières le confirmera avec force en faisant de l’individu un être souverain, maître de lui-même et architecte de son propre destin. Ce nouveau statut ne sera pas sans conséquence, car il obligera les pouvoirs des siècles précédents à modifier sa relation avec sa population, d’où la naissance de l’État moderne, d’où le devoir de faire vivre, d’entretenir et de maximiser la vie de sa population, d’où l’affirmation de l’autorité médicale et de la santé publique.

Même si les XXe et XXIe siècles semblent avoir relégué les maladies infectieuses au rayon des grandes maladies médiévales, la survenue de la COVID-19 a bien montré que l’apparition subite d’une épidémie constitue un péril majeur pour toutes les sociétés organisées, et que les maladies infectieuses de grande ampleur, comme nous l’a montré la Chine dans le traitement de ses citoyens, puissent nous ramener au fait d’être un simple corps qu’il est possible de contrôler, de contraindre et de soumettre à volonté — le discours scientifique de la santé publique possède cette capacité.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020 / texte


Épidémies et maladies infectieuses, leur gestion à travers les siècles

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Le parcours de protection de soi, depuis le Moyen-Âge jusqu’à aujourd’hui, se cale dans des finalités fort différentes en fonction des époques, des savoirs disponibles et des pratiques médicales en vigueur. Au XXIe siècle, la volonté est claire : il faut transcender le mal, le dépister, le traquer dans le gène, l’éviter de s’exprimer et de se manifester.


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