L’incapacité séculaire des systèmes de santé à faire face à des pics de contagion de grande amplitude

Un regard sociologique sur les épidémies
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Nos sociétés sont conçues pour fonctionner dans une fourchette statistique attendue, en autant que les extrêmes (à gauche et à droite de la courbe statistique) prennent peu d’ampleur. Donc, du moment où l’une des extrémités de la courbe statistique prend le moindrement d’ampleur, le système se déstabilise, car il n’est pas conçu de façon à absorber lesdites ampleurs.

Par exemple, entre le Moyen-Âge et le XVIIIe siècle, les institutions sanitaires — lazarets, léproseries, quarantaines, cordons sanitaires, etc. — ont devancé la théorie à propos de la contagion, et c’est là un point important, car toutes les théories proposées, si importantes furent-elles au fil du temps, n’ont fait que confirmer la validité du modèle de la quarantaine.

L’institution sanitaire n’a pas eu besoin de théories pour agir, que des observations empiriques tirées des contagions passées sur ce qui fonctionnait ou non. Toutefois, du Moyen-Âge au XVIIIe siècle, malgré ce réseau d’institutions sanitaires relativement bien développé, chaque fois que des épidémies de grande ampleur sont survenues, les institutions sanitaires en place ont été largement débordées, tout comme aujourd’hui.

En fait, en temps normal, personne ne voit l’intérêt de prévoir le pire, car le pire ne survient que rarement, d’où l’aveuglement aux phénomènes extrêmes, d’où l’impréparation lors d’événements de grande ampleur.

Autre exemple, au XIXe siècle, l’épidémie n’a plus le monopole des préoccupations comme par les siècles passés, bien que toujours présente, et ce sont de nouveaux maux qui émergent, suivis de nouvelles méthodes de prévention. De plus en plus, la condition de santé devient la responsabilité de l’individu. La contamination, désormais, n’est plus seulement de l’ordre de l’environnement contaminant, mais également de l’ordre de l’individu contaminant par ses comportements et ses pratiques de vie.

L’épidémie de tuberculose, pour sa part, véritable fléau national, atteint son apogée au XIXe siècle : une personne sur quatre en est atteinte. Première cause de mortalité aux États-Unis à l’époque, il était rare que, dans une famille, il n’y ait pas au moins un cas de tuberculose. Elle est aussi maladie de classe sociale, plus particulièrement celle des classes laborieuses. Au début du XIXe siècle, la tuberculose s’est répandue en masse en Angleterre et en particulier à Londres, à cause de l’industrialisation et ses conséquences (mauvaises conditions d’habitation, carences alimentaires, travail long et difficile). Puis elle a atteint les grandes villes du continent. Les personnes âgées de 20 à 40 ans, économiquement productives, étaient particulièrement touchées. Leur mort avait alors des retombées économiques.

Devant de tels constats, contrer la tuberculose devint alors un programme national de santé publique. Diagnostic précoce, propreté, aération et ensoleillement des espaces, distribution de tracts, affiches interdisant de cracher accrochées dans les bâtiments et les lieux publics, autant de moyens pour informer les citoyens du danger encouru et normaliser les comportements qui se mettent en place.

Lors de la crise du coronavirus au début de l’année 2020, ce sont bien ces méthodes datant de plus de 200 ans qui ont été mises de l’avant. Et comme la science du XXIe siècle n’est pas encore parvenue à contrer les maladies infectieuses inconnues, les vieilles méthodes de contention séculaires fondées sur l’observation empirique sont encore et toujours utilisées.

Autre phénomène intéressant, le XIXe siècle est et reste un exemple en matière de moyens déployés à grande échelle pour contrer des épidémies de grande amplitude. En 1854, en Angleterre, le médecin John Snow (1813-1858) découvre la véritable origine de l’épidémie de choléra : une dissémination par l’intermédiaire de la distribution d’eau. Le mouvement hygiéniste, né en Angleterre, préconise dès lors de collecter les eaux urbaines et de les acheminer, par des canalisations enterrées, jusqu’à des sites de rejets en milieu naturel. L’importante contamination de Londres, en 1858, convainc le gouvernement britannique de construire un imposant réseau d’égouts. Ce n’est que 40 ans plus tard, en France, en 1894, que la loi du tout-à-l’égout obligera le raccordement des maisons aux égouts de Paris pour l’évacuation des eaux domestiques et la vidange des fosses d’aisance.

Ici, le tout-à-l’égout fut ce moyen déployé à grande échelle pour contrer une menace infectieuse de grande amplitude. Plus encore, avec un espace sanitaire totalement reconfiguré avec l’arrivée de techniques révolutionnaires pour l’époque — ventilation active, adduction d’eau, tout-à-l’égout —, c’est toute une question d’hygiène publique qui peut définitivement prendre forme. La plomberie de l’eau fait son entrée dans les demeures. L’invention du siphon, ce coude sous les cuvettes, empêche reflux et émanations, interrompant toute communication avec les matières dangereuses, en isolant le corps. C’est la naissance de la salle de bains isolée qui allie deux ambitions : la propreté et la morale. Mœurs et microbiologie se confondent dans une technique sanitaire en intervenant sur les déjections corporelles et les promiscuités.

Si tous ces moyens ont été déployés à grande échelle et qu’ils ont permis de contraindre certaines maladies infectieuses de grande amplitude, ils nous ont aussi conforté dans l’idée que le pire était derrière nous, sans compter que l’arrivée des antibiotiques au XXe siècle a renforcé cette idée que nous pourrions être prémuni des grandes contagions. Il y a peut-être là un début d’explication pour comprendre pourquoi des pays comme la France et le Canada ont mis tant de temps avant de fermer leurs frontières lors de la crise du coronavirus en 2020. Et en ce sens, je ne pense pas que la thèse mondialiste — les frontières doivent impérativement rester ouvertes — tienne totalement la route pour expliquer ledit retard — certes, elle l’explique en partie, mais pas seulement.

Ce que la pandémie de 2020 révèle et projette sous la dure lumière de l’analyse que je conduis en sociologie de la santé depuis le Moyen-Âge jusqu’à aujourd’hui, c’est la constante impréparation des systèmes de santé publique. Non pas parce que les systèmes de santé publique en sont directement responsables, mais bien parce que le politique préfère et de loin la réattribution des sommes de l’État à d’autres fins qui rapportent sur le court et moyen terme, mais qui s’avèrent néfastes sur le long terme. L’une des grandes fonctions régaliennes de l’État, lever l’impôt et gérer efficacement les finances publiques afin d’assurer la sécurité de l’État et de tous ses citoyens, est parfois mise à mal, lorsque les sommes destinées au bien-être collectif se retrouvent entre les mains d’intérêts privés, ou que les critères de perception fiscale bénéficie aux entreprises privées plutôt que les citoyens. Cet aspect de mon analyse reste à être solidement étayé, et n’est pour le moment qu’une hypothèse de travail qui reste à vérifier en revenant sur le passé.

Si on se fonde sur les données et les observations du passé qui signalent clairement que les épidémies et les pandémies sont inéluctables, on peut se demander pourquoi le politique fait tout ce qui est son pouvoir pour être à ce point si peu en mesure de réagir en amont face à celles-ci et à surréagir pendant la crise sanitaire elle-même. Lorsque l’infectiologue Didier Raoult mentionne, « la question c’est l’organisation, pas la technique, ce n’est pas la capacité de diagnostic, nous l’avons […] », il a tout fait raison. Toutefois, la réponse à cette interrogation concernent le problème de l’organisation n’est pas si simple que certains voudraient le prétendre. Certes, il est tentant de tout ramener à l’incurie et l’incompétence des politiciens, de s’en prendre au néolibéralisme ou à tout autre philosophie capitaliste, de pointer du doigt les mesures interventionnistes de l’État dans l’économie de marché, mais une solide analyse s’impose avant d’en tirer n’importe laquelle conclusion.

Pour le moment, l’une des hypothèses de travail que je retiens, et au risque de me répéter, c’est que personne ne voit l’intérêt de prévoir le pire, car le pire ne survient que rarement, d’où l’aveuglement aux phénomènes extrêmes, d’où l’impréparation lors d’événements de grande ampleur. À ce titre, les pandémies révèlent sous la lumière la plus crue la vérité des choix économiques, donc politiques.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020 / texte


Épidémies et maladies infectieuses, leur gestion à travers les siècles

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Le parcours de protection de soi, depuis le Moyen-Âge jusqu’à aujourd’hui, se cale dans des finalités fort différentes en fonction des époques, des savoirs disponibles et des pratiques médicales en vigueur. Au XXIe siècle, la volonté est claire : il faut transcender le mal, le dépister, le traquer dans le gène, l’éviter de s’exprimer et de se manifester.


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