L’inquiétude personnelle en temps d’épidémie

Un regard sociologique sur les épidémies
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Les gains acquis par l’arrivée inattendue d’un nouveau savoir, d’une technologie ou d’une technique en matière de santé, sont susceptibles d’augmenter le niveau de malaise (anxiété, angoisse, peur) d’un individu par rapport à sa propre santé.

Dans deux des constats précédents, j’ai mis en lumière le fait que tout nouveau savoir médical, en temps d’épidémie ou en temps normal, est susceptible de conduire à des gains. Ici deux cas de figure :

  • l’arrivée inattendue d’un nouveau savoir médical est susceptible de produire, au global, plus de gains que de pertes en temps d’épidémies, car si le savoir médical en question permet de contenir avec une certaine efficacité la propagation d’un virus, ce savoir sera déployé à grande échelle ;
  • l’incertitude sur les moyens à déployer en temps d’épidémies est aussi source de gains positifs importants, car depuis le haut Moyen-Âge jusqu’à aujourd’hui, chaque intervention déployée à partir d’observations empiriques a permis de réduire de plus en plus les impacts d’une épidémie au niveau du collectif.

Ma proposition, qui semble contredire mes deux constats précédents, se formule comme suit et n’en relève pas moins d’une certaine logique. Comment la chose est-elle possible ? Le schéma de la page suivante rend compte de ce phénomène particulier : les pertes sont plus élevées que les gains, soit l’inverse de la convexité.

Le mécanisme, quant à lui, est tout aussi particulier et se formule comme suit :

  • toute innovation en matière d’investigation médicale et de dépistage est susceptible de rendre compte d’un état pathologique quelconque chez l’individu ;
  • le degré de pathologie, investigué, découvert et mesuré, détermine, sur l’hyperbole, la position du malaise ressenti par un individu ;
  • plus le degré pathologique de l’investigation risque de porter atteinte à la santé de l’individu, plus il est vécu comme un malaise intense et vice-versa.

De là, en temps d’épidémie, et en fonction des directives de la santé publique, deux cas de figure deviennent possibles :

  • les gens dépistés devront généralement attendre quelques jours avant de savoir s’ils sont ou non infectés, d’où le positionnement sur la courbe depuis le simple malaise jusqu’à la peur — au début de l’épidémie, et s’il s’agit d’un nouveau virus, et tant que les tests de dépistages n’ont pas atteint leur capacité à délivrer rapidement un résultat, le nombre d’heures ou de jours qui s’accumulent avant d’obtenir un résultat augmente d’autant le niveau d’anxiété ;
  • les gens non dépistés et non déclarés prioritaires pour le dépistage, voyant que le nombre de cas infectés augmentent avec le temps, et parfois de façon rapide, verront leur niveau d’anxiété augmenter d’autant en fonction du temps qui s’écoule.

Même si, au total, en temps d’épidémies, les dépistages permettent de moduler les interventions de la santé publique au fil du temps afin de mieux contrôler la propagation d’un virus pour le bien-être collectif (là où se situent les gains), il n’en reste pas moins que l’individu peut, pour sa part, vivre la chose comme une inquiétude (là où se situent les pertes), c’est-à-dire comprendre par l’épreuve [tô pathéï mathos], l’injonction que Zeus fit aux mortels en leur ouvrant les voies de la sagesse[1].

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020 / texte

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[1] Eschyle, Agamemnon, 176-177.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020 / texte


Épidémies et maladies infectieuses, leur gestion à travers les siècles

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Le parcours de protection de soi, depuis le Moyen-Âge jusqu’à aujourd’hui, se cale dans des finalités fort différentes en fonction des époques, des savoirs disponibles et des pratiques médicales en vigueur. Au XXIe siècle, la volonté est claire : il faut transcender le mal, le dépister, le traquer dans le gène, l’éviter de s’exprimer et de se manifester.


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