Deux idées structurantes à propos du corps

Le corps facteur de risques

Citation : Fraser, P. (2019), « Transhumanisme, le fantasme de l’immortalité », Panoramas, repères et fragments, vol. 1 n° 3, Paris : Éditions V/F, p. 29-30.


Deux idées structurantes à propos du corps traversent les XXe et XXIe siècles. Premièrement, la notion voulant que la nature constitue une limite absolue est sur son déclin, car le corps, conçu comme un projet, ouvre dorénavant des possibilités inédites, puisqu’il est possible de le transformer et de le modifier. Retravailler le corps et le refaçonner n’est plus simplement une question de savoir s’il est possible ou non de le faire, mais bien une question identitaire et de choix personnel.

Deuxièmement, si le corps est à ce point le porteur d’une identité sociale, si le corps est à ce point une plateforme sur laquelle s’érige la personnalité, il s’ensuit forcément que le moindre dérèglement potentiel doit être traqué et mis hors d’état de nuire le plus tôt possible. De là, le corps est aussi devenu un vecteur de menaces et d’incertitudes : il vaut donc mieux prévenir que guérir. Conséquemment, c’est aussi un horizon de la peur de plus en en plus rapproché qu’offre le corps, la peur de la maladie et de la défaillance, la peur de ne plus être ce corps qui permet la sculpture de soi.

Au début des années 1970, les féministes lancent un cri de ralliement : « Notre corps nous appartient ! ». « C’est d’abord un cri qui est venu, et le corps avec ce cri : le corps si durement brimé par la société des années 1960, si violemment refoulé […][1] ». C’est le droit des femmes à disposer de leur corps, de s’en prendre aux discours médicaux concernant leur ventre, leur utérus, leurs seins et leurs accouchements. La révolte pour la conquête du corps est lancée. D’un corps sur lequel la femme n’avait aucune prise, d’un corps donné comme tel une fois pour toutes, le corps est devenu un projet, une affaire directement liée à la volonté de la femme.

Comme l’a bien souligné le sociologue britannique Anthony Giddens, « nous sommes devenus responsables du design de nos propres corps[2]. » Le corps n’est plus conçu comme une essence, et le corps vieillissant, mis de côté au profit du corps renouvelé, est particulièrement éclairant à cet égard. L’ordre naturel des choses veut que le corps vieillisse, que les chairs s’affaissent, que les réflexes perdent de leur acuité, que la peau flétrisse, que la mobilité se réduise. Il s’agirait là d’une condition imposée par la nature et fort peu enviable pour les gens qui tiennent à être performants, beaux et en santé.

La logique, qui s’impose dès lors à celui ou celle qui refuse ce qu’impose la nature, est de redonner sa pleine et entière fonctionnalité aux parties du corps qui ont perdu en partie leur capacité à exercer leur fonction de séduction. Les yeux, le cou, la chevelure, les mains, les seins, les fesses, les hanches, les jambes forment ainsi un tout cohérent dont le but, dans notre société moderne, est de séduire. Séduire n’est plus seulement un moyen, mais une fin. Chaque partie du corps passée sous le bistouri du chirurgien est le gage d’une séduction retrouvée. La fonctionnalité du corps est à tous les niveaux de la société. Elle est même à inscrire dans la chair. Ce n’est pas à une simple restructuration du corps à laquelle les corps sont confrontés par chirurgie plastique interposée, mais à une reconfiguration systématique du moi qui se perçoit avant tout comme un corps.

Conséquemment, le corps est devenu un cumul de fragments de fonctionnalités retrouvées pour séduire. Ne plus se cacher, ne plus avoir honte de son corps, afficher les attributs de la jeunesse, voilà la formule en filigrane derrière toutes les publicités et tous les articles des magazines. Et la personne qui refaçonne certaines parties de son corps accomplirait ainsi le travail attendu pour sa reconnaissance en société.

Les frontières entre culture et nature ce sont en quelque sorte évaporé avec le XXe siècle, alors que le corps devient de plus en plus flexible. Dans une société orientée vers la performance, « la flexibilité est désirable, tant pour la personnalité, que le corps, que l’entreprise ou l’organisation[3]. » Le corps est devenu flexible, un accessoire, « une chose à sculpter, à transformer, à styliser[4]. » De fait biologique donné, « le corps est devenu un projet[5] » et une performance[6]. La culture occidentale contemporaine est marquée par une quête de la corporéité fondée sur l’idée que l’extérieur et l’intérieur du corps se prêtent à une reconstruction et une réincorporation : « Le corps est de moins en moins un donné extrinsèque fonctionnant en dehors des systèmes référentiels de la modernité, et devient ce par quoi il se mobilise lui-même[7]. »

Ces affirmations et ces prises de position, par rapport au corps suggèrent que l’idée d’un corps fixe et inflexible versus un corps flexible et performant, ont des ancrages empiriques et des points de référence dans la culture populaire et les nouvelles technologies qui mesurent, visualisent et traitent le corps renforcent cette idée.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020 / texte

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[1] Fouque, A. (1990), Femmes en mouvements : hier, aujourd’hui, demain, « Le débat », n° 59, mars-avril, p. 126.

[2] Giddens, A. (1991), Modernity and Self Identity : Self and Society in the Late Modern Age, Cambridge : Polity Press.

[3] Martin, E. (1994), Flexible Bodies, Boston : Beacon Press, p. xvii.

[4] Featherstone, M. (1991), « The body in consumer culture », The Body : Social Process and Cultural Theory, London : Sage.

[5] Giddens, A. (1991), op. cit.

[6] Goffman, E. (1971), The Presentation of Self in Everyday Life, Harmondsworth : Penguin.

[7] Giddens, A. (1991), op. cit., p .7-8.


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Le corps est devenu une vaste entreprise de gestion du risque et de domestication de l’incertitude. L’incroyable déploiement scientifique, technologique et médical est susceptible de révéler les défaillances potentielles du corps et provoque chez l’individu le sentiment d’une constante proximité avec le fait que le corps peut trahir à tout moment. C’est l’horizon de la peur fondé sur le rapport d’un fragile équilibre entre, d’une part, le niveau d’aversion naturelle de l’être humain envers la variabilité et l’incertitude, et d’autre part, le niveau d’inclination de l’être humain envers la stabilité et la certitude.


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