La santé est désormais du total ressort de l’individu

Le corps facteur de risques

Citation : Fraser, P. (2019), « Transhumanisme, le fantasme de l’immortalité », Panoramas, repères et fragments, vol. 1 n° 3, Paris : Éditions V/F, p. 36-37.


La normalisation des espaces, des comportements et des corps a changé de registre : c’est l’aboutissement d’une logique de la prévention de soi amorcée au XIXe siècle, mais qui est aussi rupture. Aboutissement, dans le sens où la pratique individuelle de prévention de soi est plus que jamais à l’ordre du jour. Rupture, dans le sens où l’État n’a plus le rôle disciplinaire du XIXe siècle, ni tout à fait le rôle protecteur du XXe siècle, d’où un présupposé important : l’addition de toutes les pratiques individuelles de prévention de soi conduirait à une protection collective généralisée nonobstant toutes autres considérations de nature sociale. Ce changement de paradigme n’est pas innocent : la santé est désormais du total ressort de l’individu. Cette prévention se traduit dans la mise en pratique d’un mode de vie sain adossé à trois piliers : dépistage, nutrition et fitness.

L’individu conscient de sa santé est donc celui qui confie son corps au corps médical afin de dépister ce qui pourrait éventuellement porter atteinte ou non à sa santé. Ce qui nourrit le corps doit être à la fois un carburant produisant le moins de déchets oxydants possible et un aliment qui protège, renforce et optimise l’ensemble des fonctions métaboliques et immunitaires, ainsi que la structure musculaire et squelettique.

Une fois établi que le corps est à l’abri de dangers potentiels internes balisés par le savoir médical, qu’il est correctement alimenté selon des normes établies par les nutritionnistes, il doit aussi être un corps entraîné dans le mouvement, dans le travail, dans la performance et modelé selon des normes établies à la fois par le savoir médical et celui de la kinésiologie, l’idée étant qu’une multitude de corps ainsi optimisés seraient l’équivalent d’une population en santé où les conditions sociales auraient peu d’incidence.

Dans cette autonomie supposée de l’individu et de la suggestion qui lui est faite d’assumer sa santé et de la maintenir, la société tend à faire de lui « le dépositaire ultime de la connaissance et de la gestion de soi. Cette tendance est encouragée par les efforts des systèmes de santé pour limiter les dépenses et miser sur la prévention en responsabilisant les individus, que l’on considère comme étant parvenus à une maturité de médecins de soi[1]. »

Finalement, le corps est peut-être appelé à devenir toujours plus ce par quoi l’individu s’identifie et se représente. En fait, le chantier du corps est amorcé et nul ne sait où et comment ce chantier redéfinira l’ensemble de la société. En revanche, une chose est certaine : le corps est définitivement un objet de sociologie. Mais plus encore, le corps confronte plus que jamais son propriétaire à un certain horizon de la peur, un corps devenu vecteur de menaces et d’incertitudes.

Du début du XXe siècle jusqu’à aujourd’hui, c’est donc l’idée pour le corps de soustraire qui s’applique : il est exigé de la femme une exiguïté charnelle. La silhouette, c’est-à-dire, le corps mince et svelte, s’impose. Norme incontournable, la silhouette, bien que soumise de temps à autre à contestation par différents courants marginaux, est irrévocable. Même la révolution féministe des années 1970 n’aura pu empêcher son avancée. Les magazines féminins continueront, imperturbables, à promouvoir cette silhouette à affiner, car l’échec de l’apparence est peut-être aussi échec de l’identité, chose impensable dans la société des XXe et XXIe siècles où dominent la légèreté, l’efficacité, la performance, la mobilité, l’instantanéité et la fluidité.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020 / texte

__________
[1] Moulin, A. M. (2011), « L’histoire vue par la biologie », Aux origines de la médecine, Paris : Fayard.


Accéder au dossier de recherche

Le corps est devenu une vaste entreprise de gestion du risque et de domestication de l’incertitude. L’incroyable déploiement scientifique, technologique et médical est susceptible de révéler les défaillances potentielles du corps et provoque chez l’individu le sentiment d’une constante proximité avec le fait que le corps peut trahir à tout moment. C’est l’horizon de la peur fondé sur le rapport d’un fragile équilibre entre, d’une part, le niveau d’aversion naturelle de l’être humain envers la variabilité et l’incertitude, et d’autre part, le niveau d’inclination de l’être humain envers la stabilité et la certitude.


Votre commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.