Le corps devenu transparent

Le corps posthumain

Citation : Fraser, P. (2019), « Transhumanisme, le fantasme de l’immortalité », Panoramas, repères et fragments, vol. 1 n° 3, Paris : Éditions V/F, p. 20-24.


Le corps transparent, c’est le corps obligé des technologies numériques. C’est la source même du Big Data médical. Sans transparence du corps, pas de Big Data médical. Mythes et réalités se jouxtent dans ce nouvel univers. C’est la constante confrontation entre les désirs réels des patients et les désirs d’innovations technologiques des géants de la Silicon Valley. Tous participent à une dynamique non planifiée. Tous sont à mettre en place la médecine fondée sur le Big Data.

Quel est ce corps transparent ? À l’aune de la datamasse, trois critères objectivent le corps : que fait-il ? où est-il ? quelle est sa condition ? Autrement dit, un corps en activité se localise dans un milieu donné dans une condition métabolique donnée. L’activité du corps, c’est son historique d’activité — emploi, déplacements, loisirs, sommeil, pratiques alimentaires, exercices. La localisation du corps renvoie à son milieu socioéconomique — milieu de vie, niveau de revenu, niveau de scolarité. L’état métabolique du corps renvoie à l’ensemble des réactions chimiques qui se déroulent au sein du corps pour le maintenir en vie — ces réactions chimiques sont non seulement mesurables, mais permettent aussi d’identifier les organes susceptibles de modifier l’équilibre chimique optimal du corps.

Le corps transparent c’est donc le corps mesuré, jaugé, chiffré dans tous ses aspects et fonctions. C’est le corps rendu visible par l’ensemble des technologies d’imagerie médicale. C’est la transparence de l’enveloppe matérielle. C’est voir le corps au-delà du corps qui fait écran. Le corps rendu transparent par l’imagerie fonctionnelle parle, s’exprime, rend visible l’invisible. Seuls quelques spécialistes comprennent ce langage, cette grammaire, cette syntaxe du corps. N’interprète pas qui veut l’organe devenu visible. Celui qui interprète, à l’instar de l’Oracle, révèle l’invisible, l’inconnu, le caché. Mais voilà, le Big Data se propose d’éliminer en partie cet intermédiaire, cet Oracle, en donnant la possibilité à chacun d’entre nous d’avoir accès aux données du corps de façon non invasive.

Le corps transparent c’est aussi le génome décrypté. C’est le gène soupçonné d’une quelconque défectuosité. C’est le gène qui nous apprend beaucoup sur nous-mêmes, surtout sur le fait que, pour le moment, cette connaissance est d’une sidérante inutilité, car les thérapies géniques sont pratiquement inexistantes. Mais elles viendront ces thérapies géniques. Identifier le problème et le solutionner a toujours été au cœur même de la pratique médicale. Il ne s’agit ici que d’un ordre de grandeur différent, sans plus. D’où l’idée que ces thérapies verront inéluctablement le jour. Volonté de puissance.

Le corps transparent c’est l’activité du cerveau en temps réel enfin visible. Ce qui nous constitue au plus profond de nous-mêmes, ce support de notre conscience, ce support de nos secrets les plus intimes, ce support de nos rêves, ce support de nos pulsions et de nos ambitions est sur le point de se révéler. Certains disent qu’il est impossible, en analysant les neurones de « voir » la conscience, tout comme l’encre au bout du crayon ne permet pas de « voir » l’œuvre dans son intégralité. Ils ont tort, pour la simple raison que nous ne disposons pas encore pour le moment d’une Théorie du cerveau. Avant Copernic, avant Newton, avant Einstein, avant Stephen Hawking, personne n’avait une théorie de l’univers solide et fiable. Du moment que nous disposerons d’une théorie solide et fiable à propos du cerveau, peut-être verrons-nous la conscience. Peut-être l’expliquerons-nous. Qui sait ? Une chose est certaine, constamment animée de cette volonté de puissance qui anime l’espèce à se dépasser : il ne s’agit que d’une question de temps.

Le cerveau transparent, c’est le cerveau en action qui agit, pense, perçoit, sent, ressent, désire, veut. Le cerveau est un indicible qui se veut désormais dicible par technologies interposées. C’est le cerveau désormais lisible, déchiffrable, figurable, objectivable. Ce n’est ni banal ni trivial. C’est le franchissement d’une importante frontière, sinon l’ultime opacité d’un mur qui semblait jusqu’alors impénétrable.

Le corps transparent, c’est aussi rendre visible la marque du temps, ses effets, ses ravages. C’est une lecture dans une temporalité. C’est forer dans le corps pour en révéler la sédimentation, un peu comme les climatologues forent la glace pour en retirer des carottes sédimentaires. Lire le temps dans le corps, c’est se donner des outils pour mettre en lumière ce qui le subjugue, le contraint, le rend malade, le fait vieillir. C’est accéder à la mémoire de l’usage du corps. Toutes ces données sont disponibles, depuis toujours, dans le corps. Faute de moyens pour y accéder, le corps demeurait opaque, nous privant par le fait même d’interpréter les empreintes du temps, ces traces pourtant éloquentes, mais si profondément enfouies dans les multiples replis des organes, des molécules et des gènes. Aujourd’hui, on se donne les moyens technologiques et techniques pour faire ces forages. Et nous le ferons… Volonté de puissance.

Une fois révélée la mémoire de l’usage dans le corps d’un individu, il est possible de révéler une mémoire de la construction du corps de tous les corps. C’est la loi des grands nombres qui joue ici. Variable dans ses expressions, le corps est unique dans son essence. Il existe un corps qui est comme une représentation de tous les corps. C’est le Graal du Big Data : révéler la mémoire de la construction du corps, révéler le temps de l’Homme depuis qu’il existe et reprendre le contrôle de son évolution. Abandonné pendant des millions d’années au seul bon vouloir des lois de l’évolution, il semble désormais temps d’infléchir le cours de son évolution. Il est là l’enjeu de la datamasse médicale et de tout le courant transhumaniste ou posthumaniste. Par la transparence, le corps transcendé advient.

Le corps transparent ce n’est pas seulement de l’information, mais surtout une connaissance qui doit être extraite de cette même information. Et cette connaissance possède son propre alphabet : A, C, G, T. Un alphabet rudimentaire au potentiel infini, celui de l’ADN. C’est l’alphabet de l’infiniment petit situé au-delà du visible. C’est la mémoire de l’espèce, d’où l’espoir de faire parler cette mémoire, d’en comprendre toute la syntaxe, d’en décrypter les moindres ramifications, d’où l’espoir que la carte du génome humain puisse révéler comment agir sur le gène pour corriger les défauts déjà installés, ou prévenir ceux qui auraient l’idée saugrenue de s’installer.

Le corps transparent c’est aussi la mise en lumière de ce qui était autrefois opaque. C’est le corps transpercé sans douleur, de façon non invasive, par des rayons X, des ondes magnétiques, des ultrasons. Le corps se révèle, présente non pas une explication de son fonctionnement soudainement retrouvé autour de cette révélation, mais en démultiplie les possibilités d’interprétation. On doit apprendre à lire le corps transparent. Les technologies actuellement en développement le feront automatiquement sous peu pour les spécialistes et celles-ci seront par la suite versées dans le grand public à travers une multitude d’applications. C’est dans la logique des technologies numériques de procéder à une désintermédiation systématique de tout ce qu’elles touchent. La désintermédiation c’est la capacité d’une technologie numérique (i) à abaisser les coûts de production d’un produit avoisinant le zéro ; (ii) à rendre quasi obsolètes les technologies servant à fabriquer ce même produit ; (iii) à éliminer les intermédiaires ; (iv) à remettre entre les mains du plus grand nombre les technologies de production du produit.

Le corps transparent, c’est aussi la promesse de rendre visible ce qui était invisible. Promettre, c’est aussi détenir le pouvoir de réaliser, de rendre réelle une chose possible. La promesse ouvre la voie, par la voix de celui qui promet, à quelque chose de meilleur. L’imagerie médicale est dans cette logique. Elle promet constamment. Elle promet de transformer ce qui est vu en une cible sur laquelle il est possible d’agir, comme identifier le gène spécifique d’une fonction biologique particulière. La génétique n’est pas encore là, ni la génomique par ailleurs. Ce n’est qu’une question de temps. Comment, par quel chemin la science y arrivera-t-elle ? En fait, la question n’est pas pertinente, puisque nul ne sait comment ce processus s’effectuera. En revanche, une chose est certaine, la solution adviendra. Étant donné que le corps est une marchandise à exploiter, nul doute que les capital-risqueurs sauront flairer la bonne affaire.

Le corps transparent révèle aussi le statut social de l’individu. Le corps transparent du nanti n’est pas le corps transparent du démuni. Le corps transparent est aussi une sociologie du corps. L’intérieur du corps d’un nanti révèle son statut social, n’affiche pas les stigmates du manque de ressources financières, affiche plutôt l’accès à une saine alimentation consommée dans un milieu de vie contrôlé, plus hygiénique en quelque sorte, affiche l’absence de certaines maladies liées aux carences alimentaires et affronts quotidiens de la vie. Le gène défectueux identifié révèle ici ses limites, influencé qu’il est par son environnement. Tel gène, immergé dans deux environnements socioéconomiques différents, ne s’exprime pas de la même façon. C’est l’épigénétique qui entre alors en ligne de compte pour expliquer certains dérèglements du corps.

Le corps transparent n’est pas seulement le corps rendu visible par l’imagerie médicale, mais également rendu transparent par son statut socioéconomique. Il faut pouvoir rendre transparente l’inscription sociale du corps, obtenir une vision holistique du corps. C’est ici qu’intervient l’industrie du Big Data, à savoir mettre en lumière le vécu social de l’individu. La tâche est colossale. C’est tout le dialogue de l’intérieur du corps avec son environnement — l’épigénétique. C’est l’architecture même du corps qui se révèle ici, sa morphologie, les matériaux qui le constituent, sa structure. Tout ceci est quantifiable et numérisable pour un éventuel traitement informatique, c’est-à-dire un corps réécrit sous forme binaire pour le rendre à la fois plus visible, plus lisible et plus dicible. Car le corps peut se dire en juxtaposant les différents alphabets qui le composent — génétique, moléculaire, biochimique, biologique.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020 / texte


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Biotechnologies, bioinformatique, intelligence artificielle, nanotechnologies, neurotechnologies, sciences cognitives, plusieurs disciplines scientifiques sont convoquées pour repenser le corps, le transformer, le reconfigurer et le conduire aux portes d’une espérance de vie et de santé largement prolongée.  Pour le transhumanisme, la mort n’est pas un horizon indépassable. La mort est désormais considérée comme un problème d’ingénieur, autrement dit, réparer ce qui fonctionne mal et ce qui est défectueux.


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