Le corps perçu comme un projet

Le corps facteur de risques

Citation : Fraser, P. (2019), « Transhumanisme, le fantasme de l’immortalité », Panoramas, repères et fragments, vol. 1 n° 3, Paris : Éditions V/F, p. 30-32.


La notion voulant que la nature constitue une limite absolue est sur son déclin. Le corps, conçu comme un projet, ouvre dorénavant des possibilités inédites, puisqu’il est possible de le transformer et de le modifier. Retravailler le corps et le refaçonner n’est plus simplement une question de savoir s’il est possible ou non de le faire, mais bien une question identitaire et de choix personnel. Refaçonner le corps par l’entremise de diètes, d’activités physiques et de chirurgie esthétique est peut-être non seulement le témoignage éloquent d’une démarche d’esthétisation du corps au jour le jour[1][2], mais peut-être aussi une démarche narcissique propre à la culture contemporaine[3] — faut-il ici préciser que le narcissisme est une notion souvent évoquée et convoquée pour parler des comportements de l’individu de cette seconde décennie du XXIe siècle, d’où ma réticence à utiliser celle-ci.

Au cours des années 1970 et 1980, la montée de la remise en forme, du workout, du culturisme, du jogging, de l’activité physique en général, des activités de plein air et des régimes a lancé une nouvelle dynamique qui a trouvé son accomplissement et sa finalité dans le corps et surtout dans le quotidien du corps. C’est un appel à maintenir le corps dans une condition optimale constante. C’est aussi un appel au corps vertueux. Le consommateur a désormais la possibilité, dans son combat contre un corps qui cherche constamment à s’affaisser, de puiser dans une vaste gamme de produits et de services.

Ce sont des livres par centaines, des magazines, des vidéos et des sites Internet spécialisés, qui proposent différentes méthodes pour perdre du poids. Ce sont aussi les entraîneurs privés, les tapis roulants, les vélos stationnaires, les aliments ajoutés de nutraceutiques, d’antioxydants, d’Omega-3, de resveratrol et de polyphénols ou réduits en gras, en sel et en sucre, jusqu’aux réclames de l’industrie des cosmétiques et des conglomérats pharmaceutiques, tout devient possible. Pour ceux qui en ont les moyens financiers, la chirurgie esthétique permet d’atténuer les signes du vieillissement, d’éliminer ou de corriger certains traits physiques indésirables[4] et même de faire du corps un genre de canevas artistique[5].

La sexualité n’est plus seulement un déterminisme, mais une question de choix. Aujourd’hui, « la sexualité n’est qu’un type de mode de vie parmi bien d’autres[6]. » Dans la foulée de la reconnaissance de certains comportements sexuels auparavant relégués au rayon des perversions, le discours même de la perversion s’est en partie effondré[7]. Avec les avancées scientifiques, techniques et technologiques en matière de fécondation, la conception est devenue un processus autonome détaché de l’acte de copulation[8] : la conception, tout comme le reste du corps, est devenue flexible et plastique. La prolifération de tous ces projets sexuels identitaires inscrits dans une époque à l’aune d’une sexualité plastique, qui mettent en jeu de nouvelles façons d’habiter le corps et d’exprimer la sexualité, suggèrent que le genre n’est plus enchâssé dans des fondations biologiques fixes et déterminées.

Ce sont désormais l’ensemble des frontières qui sont assaillies de toutes parts. Le corps est devenu un vaste chantier, le chantier de tous les possibles, le chantier de l’identité, le chantier de l’ultime identification à soi. Le corps est devenu une destination.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020 / texte

__________
[1] Featherstone, M., Hepworth, M. (1991), « The mask of ageing and the postmodern life course », The Body : Social Process and Cultural Theory, London : Sage.

[2] Welsch, W. (1996), « Aestheticization processes : Phenomena, distinctions, prospects », Theory, Culture and Society, vol. 13, n° 1, p. 1-24.

[3] Lasch, C. (1980), The Culture of Narcissism, New York : Abacus.

[4] Davis, K. (1995), Enforcing Normalcy : Disability, Deafness and the Body, New York : Verso.

[5] Davis, K. (1997), The Disability Study Readers, London : Routledge.

[6] Giddens, A. (1992), The Tranformation of Intimacy : Love, Sexuality and Eroticism in Modern Societies, Cambridge : Polity Press, p. 179.

[7] Idem.

[8] Idem., p. 27.


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Le corps est devenu une vaste entreprise de gestion du risque et de domestication de l’incertitude. L’incroyable déploiement scientifique, technologique et médical est susceptible de révéler les défaillances potentielles du corps et provoque chez l’individu le sentiment d’une constante proximité avec le fait que le corps peut trahir à tout moment. C’est l’horizon de la peur fondé sur le rapport d’un fragile équilibre entre, d’une part, le niveau d’aversion naturelle de l’être humain envers la variabilité et l’incertitude, et d’autre part, le niveau d’inclination de l’être humain envers la stabilité et la certitude.


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