Le facteur de risque, nouvel outil de normalisation du corps

Le corps facteur de risques

Citation : Fraser, P. (2019), « Transhumanisme, le fantasme de l’immortalité », Panoramas, repères et fragments, vol. 1 n° 3, Paris : Éditions V/F, p. 38-39.


Dans cette foulée d’un corps de plus en plus flexible, malléable, transformable et métamorphosable, dans cette foulée d’un corps devenu l’ultime identification à soi, il y a aussi, chevillé à ce corps, l’incontournable corps devenu vecteur de menaces, d’incertitudes et de peurs. Si le corps est à ce point le porteur d’une identité sociale, si le corps est à ce point une plateforme sur laquelle s’érige la personnalité, il s’ensuit forcément que le moindre dérèglement potentiel doit être traqué et mis hors d’état de nuire le plus tôt possible. Conséquemment, le corps est aussi devenu un vecteur de menaces et d’incertitudes : il vaut donc mieux prévenir que guérir. C’est un horizon de la peur de plus en rapproché qu’offre le corps, la peur de la maladie et de la défaillance, la peur de ne plus être ce corps socialement acceptable et désirable.

Dans la foulée d’un corps, au XXe siècle, devenu vecteur de menaces et d’incertitudes, trois événements contribueront à l’émergence de la notion de facteur de risque[1] :

  • les maladies coronariennes, et particulièrement l’infarctus du myocarde, sont devenues la première cause mortalité après les maladies infectieuses, soit plus de 40 %, et touchent particulièrement les hommes entre 20 et 50 ans[2] ;
  • la United States Public Health Service place les maladies coronariennes au cœur même des préoccupations de sa propre recherche médicale[3] et soupçonne à la fois le développement d’une maladie silencieuse[4] et le régime alimentaire américain[5] ;
  • l’arrivée de l’enquête prospective de cohorte.

La convergence de ces trois événements culminera dans la Framingham Heart Study[6] et permettra une multitude d’interventions :

  • récolter des données statistiques ;
  • développer des outils permettant d’exploiter adéquatement les données[7] ;
  • connaître le taux de prévalence et d’incidence des maladies coronariennes ;
  • effectuer une classification nosologique de ces maladies ;
  • mettre en œuvre des programmes de dépistage ;
  • mener des études de morbidité dans des populations délimitées ;
  • identifier le rôle du dépôt de cholestérol dans le développement de l’athérosclérose ;
  • de considérer désormais que ces maladies ne sont pas dues au vieillissement, mais qu’elles sont bel et bien dégénératives.

Cette convergence amorce non seulement l’ère des études épidémiologiques et des essais cliniques à grande échelle, mais aussi celle du facteur de risque. Ce sont trois facteurs de risque bien précis et identifiés par la Framingham Heart Study, qui viendront changer la donne : l’hypertension, le tabagisme, le cholestérol.

La Framingham Heart Study va rapidement établir le fait que, de tous les facteurs de risque, l’hypertension[8] est celui qui a la plus forte incidence sur le développement de maladies cardiovasculaires : angine, insuffisance coronarienne, infarctus du myocarde, mort subite. L’étude n’arrive pas seulement à quantifier le potentiel athérogénique de l’hypertension, mais arrive aussi à préciser sa prévalence et son incidence dans la population, ainsi que ses déterminants et ses causes[9]. Au fil des recherches, elle fait également la démonstration que l’hypertension varie avec l’âge, qu’elle varie selon le sexe, et que la pression sanguine diastolique est un prédicteur des maladies cardiovasculaires chez les jeunes gens versus la pression sanguine systolique chez les gens d’âge moyen et plus âgés[10].

En fait, ce que révèle la Framingham Heart Study, avec preuves à l’appui, c’est que le principal facteur de risque n’est pas seulement l’hypertension, mais les niveaux antérieurs de pression sanguine diastolique et systolique. Autrement dit, le risque est proportionnel au niveau de la pression sanguine et il peut même l’être à des pressions sanguines réputées normotensives. Certaines variations de la pression sanguine, à elles seules, en l’absence de toutes autres conditions présumées associées à l’hypertension, contribueraient au risque de développer des maladies cardiovasculaires[11]. Auparavant perçues comme une conséquence inévitable de l’âge, les maladies cardiovasculaires entrent désormais dans le giron des maladies induites par l’environnement, le mode de vie et l’alimentation.

Déjà, en 1969, la Framingham Heart Study avait ciblé que l’hypertension était nettement influencée par la teneur en lipides dans le sang et qu’elle pouvait être contrôlée à la fois par un mode de vie plus sain et par une médication appropriée : « Il y a donc de bonnes raisons de préconiser très tôt le contrôle de la pression artérielle élevée, qu’elle soit sporadique ou constante, diastolique ou systolique, à tout âge et pour les deux sexes. Cette démarche préventive devrait donc se traduire par une réduction substantielle de la morbidité et de la mortalité coronarienne[13]. » Cette affirmation de la part des chercheurs de la Framingham Heart Study est non seulement marquante, mais également structurante. Elle va définir la nature même des interventions à venir. Entrent alors en scène l’industrie pharmaceutique qui développera les hypotenseurs ; les nutritionnistes qui travailleront sur le régime alimentaire réduit en gras ; l’industrie du contrôle de la prise de poids qui proposera une kyrielle de régimes, qui développera des franchises de gymnases privés, qui mettra en vente des appareils d’entraînement pour la maison — vélo stationnaire, tapis roulant —, qui fera appel à des vedettes du cinéma ou de la télévision pour vendre des cassettes d’entraînement et de remise en forme.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020 / texte

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[1] Rothstein, W. G. (2003), Public health and the risk factor : a history of an uneven medical revolution, Rochester, NY: University of Rochester Press.

[2] Marks, H. (1999), La médecine des preuves. Histoire et anthropologie des essais cliniques de 1900 à 1990, Le Plessis-Robinson : Institut Synthélabo.

[3] Moriyama, I. M., Woolsey, T.D. (1951), « Statistical studies of heart disease. IX. Race and sex differences in the trend of mortality from the major cardiovascular-renal diseases », Public Health Report, vol. 66, p. 355-368.

[4] Herrick, J. B. (1912), « Clinical features of the coronary arteries », Journal of the American Medical Association, vol. 59, p. 2015-2020.

[5] Keys, A. (1948), « Nutrition in relation to the aetiology and courses of diseases », Journal of the American Dietetic Association, vol. 24, p. 281-285.

[6] Merril, R. (2010), Introduction to Epidemiology, 5th ed., Sudbury, MA: Jones and Bartlett Publishers, p. 42.

[7] Levy, D., Brink, S. (2005), A change of heart: how the Framingham heart study helped unravel the mysteries of cardiovascular disease, 1st ed., New York : Knopf.

[8] Dawber, T. R., Moore, F. E., Mann, G. V. (1957), « Coronary heart disease in the Framingham study », American Journal of Public Health, vol. 47, p. 4–24.

[9] Kannel, W. B. (2000), « Fifty years of Framingham Study contributions to understanding hypertension », Journal of Human Hypertension, vol. 14, n° 2, p. 83-90.

[10] Franklin, S. S., Wong, N. D. (2013), « Hypertension and Cardiovascular Disease: Contributions of the Framingham Heart Study », Global Heart, vol. 8, n° 1, p. 49-57.

[11] Idem.

[12] Kannel, W. B., Schwartz, M. J., McNamara, P. M. (1969), « Blood Pressure and Risk of Coronary Heart Disease: The Framingham Study », Chest, vol. 56, n° 1, p. 43-52.

[13] Kannel, W. B., Schwartz, M. J., McNamara, P. M. (1969), « Blood Pressure and Risk of Coronary Heart Disease: The Framingham Study », Chest, vol. 56, n° 1, p. 43-52.


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Le corps est devenu une vaste entreprise de gestion du risque et de domestication de l’incertitude. L’incroyable déploiement scientifique, technologique et médical est susceptible de révéler les défaillances potentielles du corps et provoque chez l’individu le sentiment d’une constante proximité avec le fait que le corps peut trahir à tout moment. C’est l’horizon de la peur fondé sur le rapport d’un fragile équilibre entre, d’une part, le niveau d’aversion naturelle de l’être humain envers la variabilité et l’incertitude, et d’autre part, le niveau d’inclination de l’être humain envers la stabilité et la certitude.


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