Quand le corps se révèle

Le corps posthumain

Citation : Fraser, P. (2019), « Transhumanisme, le fantasme de l’immortalité », Panoramas, repères et fragments, vol. 1 n° 3, Paris : Éditions V/F, p. 15-16.


Spinoza nous a fait savoir que nul ne sait ce dont est capable le corps. Avec Schopenhauer, nous sommes devenus ce corps sentant, agissant, voulant, cette énergie qui se déploie dans le monde, objet immédiat, celui de la volonté, celui du vouloir-vivre, celui du maintenir — conserver la vie, développer la vie, prolonger la vie, lutter pour la vie — qui affirme la nécessaire conservation de son propre corps. Nietzsche, pour sa part, n’a cessé de nous dire qu’il était possible de dépasser le corps, de devenir plus, de devenir ce surhumain, car telle serait la volonté de puissance qui nous anime tous. Il y aurait là non pas un corps à transformer et à métamorphoser comme le disent certains, mais bel et bien un corps à transcender.

Si, avant Schopenhauer, il y avait le « sujet connaissant », après Schopenhauer il y a eu le « sujet voulant » : « l’être n’est rien d’autre que volonté aveugle, quelque chose de vital et d’opaque qui ne renvoie à rien de visé, à rien de voulu. Son sens réside dans le fait qu’il n’a pas de sens, mais que, simplement, il est. » Et cette volonté, à la base de tout phénomène, « n’est pas l’esprit qui se réalise, c’est une poussée aveugle » qui, en récusant l’idéalisme et le matérialisme, comme le souligne Schopenhauer, réussit le coup de maître de penser le corps comme une immanence radicale. De là, le corps est devenu la tâche principale de notre existence. Cette tâche est aussi une tâche interminable, un projet de transformation jamais achevée. Chacun devient son corps. Chacun choisit son corps. Chaque corps est une œuvre à construire. La convergence des nanotechnologies, des biotechnologies, de l’intelligence artificielle et des sciences cognitives (NBIC) est médiatrice de cette œuvre à construire.

Le corps aryen, imaginé par une idéologie totalitaire, le nazisme, le corps parfait, n’est jamais vraiment sorti de notre imaginaire collectif. Il s’est tout simplement dilué, au quotidien, dans le sport, l’alimentation, la médecine, la pharmacologie et la chirurgie. Notre existence même est à l’aune d’une réingénierie soutenue par une certaine connaissance scientifique. Le corps est le matériau du soi, une quête interminable d’amélioration, une limite jamais atteinte, puisque celui-ci peut se détraquer à tout moment, d’où l’obligation à la remise en forme constante et à une ascèse à la saine alimentation. Mais ce salut par le corps ne surviendra pas — au moment où ces lignes sont écrites —, parce que le corps rencontrera forcément une limite, celle de sa fin. Ce faisant, le corps relève désormais de l’activisme, une attitude prônant le recours à l’action directe, une morale fondée sur l’action et le pragmatisme.

Qu’on le veuille ou non, tout le chantier d’ingénierie du corps se cale dans la logique du matérialisme, ce matérialisme de la Grèce antique où la matière construit toute réalité. Et le corps est bien cette réalité. Le corps est bien cette matière incarnée par l’atome qui se suffit à elle-même. À l’ère des biotechnologies et de la bioinformatique, tout devient une simple manipulation d’atomes, de molécules et d’informations. Sans matière, pas d’information, sans information, pas de réingénierie du corps, d’où une réingénierie du corps qui s’est imposée, parce que s’est imposée, au fil des siècles, cette idée récurrente qu’il fallait transformer le corps, qu’il fallait en revisiter ses limites, qu’il fallait sans cesse remettre en question sa nature même.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020


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Biotechnologies, bioinformatique, intelligence artificielle, nanotechnologies, neurotechnologies, sciences cognitives, plusieurs disciplines scientifiques sont convoquées pour repenser le corps, le transformer, le reconfigurer et le conduire aux portes d’une espérance de vie et de santé largement prolongée.  Pour le transhumanisme, la mort n’est pas un horizon indépassable. La mort est désormais considérée comme un problème d’ingénieur, autrement dit, réparer ce qui fonctionne mal et ce qui est défectueux.


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