Transhumanisme, le corps maîtrisé ?

Transhumanisme, dossier de recherche

Citation : Fraser, P. (2019), « Transhumanisme, le fantasme de l’immortalité », Panoramas, repères et fragments, vol. 1 n° 3, Paris : Éditions V/F, p. 9-10.


Pour certains chercheurs, et pour tout un courant de pensée, le transhumanisme, la mort n’est pas un horizon indépassable, car il serait possible de l’outrepasser ou d’en ralentir d’autant sa survenue en ralentissant de façon importante le vieillissement. Ainsi, la mort n’est plus du tout considérée comme un problème d’ordre philosophique, spirituel ou religieux, mais bien comme un problème d’ingénieur, autrement dit, réparer ce qui fonctionne mal et ce qui est défectueux.

Avec l’arrivée des technologies numériques dans le domaine de la santé personnelle, se dessine en filigrane une désintermédiation progressive de la médecine traditionnelle où il y a à la fois repositionnement et/ou élimination des intermédiaires jusqu’alors en place. L’individu aurait non seulement accès à une batterie de technologies susceptibles de l’informer en temps réel à propos de son état de santé, mais il deviendrait celui par qui la santé arrive. Pour les spécialistes du domaine, la nutrigénomique fournira à l’individu tout ce qu’il a à savoir en matière de nutrition pour optimiser sa santé en fonction de son propre génome[1] ; la médecine régénérative, fondée sur les thérapies à base de cellules souches — autonomisation ultime de l’individu, l’individu réparé par lui-même —, offrira la possibilité de traiter certaines conditions médicales incapacitantes — infarctus, diabète insulinodépendant, Parkinson, Alzheimer —[2] ; la biologie synthétique étendra ou modifiera le comportement de certains organes et/ou organismes (biological engineering) —[3] ; la génomique de type « Do-it-Yourself » permettra de réaliser son propre séquençage génétique[4][5] à un coût dérisoire pour y repérer des mutations potentiellement létales. Ce qui se dégage de ce processus de désintermédiation de la santé, c’est que la vitesse à laquelle l’information est en mesure d’être saisie, traitée et délivrée permettrait une réactivité quasi instantanée. Le mot clé, ici, est bien réactivité. En fait, l’individu autonome en matière de santé aurait la capacité d’être réactif, c’est-à-dire de réagir rapidement afin d’éviter une aggravation de sa condition de santé, qu’il soit ou non bien portant. Il est autonome, il est celui par qui la santé arrive.

Au-delà de cette médecine réactive qui se profile, le chantier du corps, depuis quelques années, est engagé dans une toute nouvelle direction. En cette première moitié du XXIe siècle, le corps est encore et toujours, comme au siècle précédent, considéré comme un réservoir de pièces, réparable, perfectible, malléable, transformable ; c’est la réparation sans fin. Un ajout cependant, le corps peut être transcendé. C’est-à-dire que sa condition mortelle peut être contournée, et que la maladie et le vieillissement ne seraient pas inéluctables : « faire marcher les paralysés, redonner la vue aux aveugles, l’ouïe aux sourds, donner vie à une prothèse articulée, faire repousser un membre, comme la salamandre le fait naturellement, sont des souhaits souvent exprimés, parfois des promesses de la médecine[6]. »

Comme le souligne Ray Kurzweil : « Alors qu’une partie de mes contemporains pourrait se satisfaire d’accepter de bon gré le vieillissement comme un élément du cycle de la vie, moi je ne suis pas d’accord. C’est peut-être « naturel », mais je ne vois rien de positif dans le fait de perdre mon agilité mentale, mon acuité sensorielle, ma souplesse physique, mon désir sexuel ou d’autres capacités humaines. Je vois la maladie et la mort à tout âge comme une calamité, comme des problèmes qui doivent être dépassés[7]. »

Ici, le rêve transhumaniste né dans quelques laboratoires du MIT, sous l’impact de l’IA et de la robotique, rêve d’une humanité où le corps « naturel » (porteur de souillures et avilissant) a disparu au profit de cyborgs implantés (puces et implants divers). Avec eux, le corps est parvenu à son point de bascule : le biologique n’est plus, demeure l’électronique et l’information. Le corps cesse donc d’être le signe de la création divine et passe désormais sous le magistère des ingénieurs du corps — biotechnologies, nanotechnologies, neurotechnologies, sciences cognitives, bioinformatique.

Toutefois, il n’est pas si évident de tracer une ligne et de délimiter avec précision ce en quoi consiste le transhumanisme, car il ne parle pas d’une seule voix. Et le courant, car c’est bien d’un courant dont il s’agit, loge sous différentes étiquettes qui sont parfois en opposition les unes avec les autres. Il n’en reste pas moins que plusieurs thèmes se recoupent et semblent indiquer que le courant transhumaniste soit parfaitement et totalement intégré dans l’unicité de son discours : l’homme reprend le contrôle de son évolution ; l’augmentation des capacités physiques et intellectuelles ; une préoccupation constante concernant cet état de bonheur qui devrait être perpétué indéfiniment ; des considérations majeures à propos de l’augmentation significative de l’espérance de vie ; une techno-utopie persistante quant à la possibilité d’une fusion homme-machine qui ouvrirait la voie à l’immortalité. Chacun de ces thèmes a été à l’origine d’une multitude de débats et le sera encore plus dans un avenir rapproché.

Et si le courant transhumaniste n’est pour le moment qu’un courant marginal dans la sphère sociointellectuelle, il n’en reste pas moins que son discours soulève des questions existentielles fondamentales concernant le fait d’être un humain dans une société truffée de technologies.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020 / texte

__________
[1] Mutch, D., Wahlit, W., Williamson, G. (2005), « Nutrigenomics and nutrigenetics: the emerging faces of nutrition », in The FASEB Journal, vol. 19, p. 1602-1601

[2] Mason, A., Dunhill, P. (2008), « A brief definition of regenerative medicine », in Future Medicine, vol. 3, n° 1.

[3] Andrianantoandrol, E., Basul S., Karig, D., Weiss, R. (2006), « Synthetic biology: new engineering rules for an emerging discipline », in Molecular Systems Biology, vol. 10, p. 1038.

[4] Au tournant du XXIe siècle, il en coûtait approximativement 1 million de dollars pour obtenir un séquençage génétique, 49 000 $ en 2010, [20 000 $ en 2012], et il en coûtera approximativement 1 000 $ vers 2015.

[5] Katsnelson, A. (2010), « DNA sequencing for the masses — The launch of a new technology marks a move towards small-scale sequencing in every lab », in Nature News Online.

[6] Sicard, D. (2011), « De la médecine sans corps et sans sujet à l’éthique », in Aux origines de la médecine, Paris : Fayard.

[7] Kurzweil, R., Grossman, T. (2006), Serons-nous immortels ? Oméga 3, nanotechnologie, clonage…, Paris : Dunod, coll. Quai des Sciences.


Transhumanisme, le fantasme de l’immortalité

Électronique : CA_|_FR_|_UK_|_US
Format livre : CA_|_FR_|_UK_|_US

Le progrès est un train lancé à toutes vapeurs et rien ne saura l’arrêter, et encore moins le progrès que nous concoctent les transhumanistes. L’immortalité frappera bientôt à nos portes. La question n’est pas de savoir quand, mais de savoir que la chose relève du domaine du possible, mais pas nécessairement — l’idée de contingence.


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