Transhumanisme, le corps repensé

Transhumanisme, dossier de recherche

Citation : Fraser, P. (2019), « Transhumanisme, le fantasme de l’immortalité », Panoramas, repères et fragments, vol. 1 n° 3, Paris : Éditions V/F, p. 11-12.


Les cellules souches se positionnent dorénavant comme les précurseurs de ces incroyables possibilités médicales, puissant mythe prométhéen qui engage une société dans le rêve d’une finitude enfin reléguée aux oubliettes. Aubrey de Grey, informaticien devenu bioingénieur, quant à lui, suggère que c’est bien « l’accumulation des effets secondaires du métabolisme qui finissent par nous tuer[1][2] », et qu’il faut donc renverser le processus du vieillissement. Ray Kurzweil parle d’une singularité, ce moment hypothétique de l’évolution technologique marquant le dépassement des capacités humaines par l’intelligence artificielle, autre puissant mythe prométhéen où le corps de la singularité est un corps version 2.0 affranchi des contraintes biologiques qui le dégradent et le conduisent à sa dégénérescence.

Corps glorieux, corps immortel, la convergence technologique est non seulement à l’aune de la fabrication du posthumain, l’homme augmenté, mais aussi à celle de nouvelles normativités. Il ne s’agit plus de comprendre le fonctionnement de la biologie humaine, mais « d’atteindre une nouvelle dimension et capacité d’affecter la biologie humaine[3]. » Mythe d’un Avenir radieux, ce nouvel être humain conduirait à une amélioration sociale, d’où l’idée qu’améliorer la condition corporelle humaine améliore la condition morale — vieux rêve annoncé par Condorcet au XVIIIe siècle : « Garantir l’immortalité du corps et de l’esprit, le transformer, le réécrire, le construire, améliorer l’humain et ses performances intellectuelles et physiques, bâtir une société nouvelle dans un âge d’or de richesse et de paix[4] ». Tel est le programme déjà inscrit en filigrane dans les comportements actuels face à la santé à travers le dépistage, la nutrition et le fitness. Il ne s’agit plus uniquement de transcender ce qui tue le corps, mais de remodeler l’homme, de procéder à de l’ingénierie humaine pour obtenir de chacun des comportements toujours de plus en plus normés. C’est tout le projet transhumaniste.

Ce vaste chantier du corps amorcé il y a plus de six cents ans, à la Renaissance, est sur une lancée technologique sans précédent. Ce qui attend le corps va au-delà de tout ce qui est pour le moment possible d’imaginer. Toutefois, il est plausible d’avancer l’idée que ce chantier sera encore et toujours fédéré sous la contenance de soi et la gouvernance de soi, concepts formulés par la morale puritaine de la Réforme protestante du XVIIe siècle. La quantification de soi à l’aune des technologies numériques, cette capacité dont dispose désormais l’individu à monitorer sa condition métabolique en temps réel, a de beaux jours devant elle.

Ce qui se pointe maintenant à l’horizon c’est la transparence de soi, c’est-à-dire le corps ultimement transparent rendu intégralement visible par toutes les technologies numériques d’imagerie médicale actuellement en développement. Ce faisant, il est envisageable de penser que la contenance de soi et la gouvernance de soi disposeront de deux outils normatifs extrêmement puissants : la quantification de soi et la numérisation de soi. Outils normatifs, dans le sens où cette quantification de soi et cette numérisation de soi renverront de plus en plus en temps réel à l’individu les fourchettes statistiques du corps idéal, performant, optimisé et en santé à atteindre. Outils normatifs, dans le sens où l’accès à ces mêmes outils ne sera pas également réparti, d’où possibilité d’inégalités sociales et d’exclusion sociale.

Certains aspects de la condition humaine — handicap, souffrance, maladie, vieillissement — seraient tout à fait inutiles et indésirables. C’est l’épistémologie transhumaniste. Le transhumanisme, c’est l’Homme 2.0, un programme qui se décline en quatre phases :

  • dans une première phase, obtenir une espérance de santé optimale jusqu’à un âge avancé, tant sur le plan physique que mental ;
  • dans une deuxième phase, améliorer de façon significative les capacités physiques et mentales ;
  • dans une troisième phase, transcender l’homme en déployant pour lui de nouveaux possibles pour sa nature humaine par l’intermédiaire des biotechnologies, des nanotechnologies, des neurotechnologies et de la bioinformatique ;
  • dans une quatrième phase, dématérialiser, délocaliser, détemporaliser le cerveau en le transférant dans un ordinateur, suite logique de ce que les technologies numériques ont d’inscrit au plus profond d’elles-mêmes : dématérialisation, délocalisation, détemporalisation.

Ce programme en quatre phases est l’ultime aboutissement de l’autonomisation de l’individu annoncé par le Siècle des Lumières. C’est l’ultime aboutissement du projet du philosophe américain transcendantaliste du XIXe siècle, Ralph Waldo Emerson, qui voulait transformer l’individu en un royaume souverain : « Vous êtes l’expression de cet univers vaste et merveilleux. […] Faites toutes ces choses avec sincérité et vous vous approcherez de ce que vous êtes vraiment, à savoir : une expression singulière de toute existence. » Le transhumanisme, c’est l’individu comme juge suprême de son monde et de sa propre vie.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020 / texte

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[1] « I define aging as the set of accumulated side effects from metabolism that eventually kills us. »

[2] Than, K. (2005), Hang in There: The 25-Year Wait for Immortality ― Interview with Aubrey de Grey, Live Science, http://bit.ly/o9oCPE.

[3] Heller M.J. (2002), « The Nano-Bio Connection and its Implication for Human Performance », Roco and Bainbridge eds, in WTEC : Converging Technologies for Improving Human Performance.

[4] Maestruti, M. (2006), « La singularité technologique : un chemin vers le posthumain ? », in Vivant ― L’actualité des sciences et débats sur le vivant, Paris : Université Paris X.


Transhumanisme, le fantasme de l’immortalité

Électronique : CA_|_FR_|_UK_|_US
Format livre : CA_|_FR_|_UK_|_US

Le progrès est un train lancé à toutes vapeurs et rien ne saura l’arrêter, et encore moins le progrès que nous concoctent les transhumanistes. L’immortalité frappera bientôt à nos portes. La question n’est pas de savoir quand, mais de savoir que la chose relève du domaine du possible, mais pas nécessairement — l’idée de contingence.


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