Avoir ou adopter un mode de vie sain

Le corps facteur de risques

Citation : Fraser, P. (2019), « Transhumanisme, le fantasme de l’immortalité », Panoramas, repères et fragments, vol. 1 n° 3, Paris : Éditions V/F, p. 50-51.


Les multiples atouts dont bénéficient les essais cliniques ont radicalement bouleversé la pratique médicale. Non seulement ont-ils démontré leur grande objectivité en situant dans certaines fourchettes statistiques l’efficacité de tel ou tel traitement, mais en plus, ils sont ni plus ni moins venus dire aux médecins que tel ou tel patient, nonobstant son histoire de vie, bénéficierait dans telle ou telle mesure de tel ou tel traitement. Et c’est bien là la prétention universalisante de l’essai clinique, c’est-à-dire, un savoir médical qui ne renvoie à personne en particulier, qui ignore la notion même du sens de la maladie et de la souffrance de l’individu, car ce qu’il dit vaut partout, de tout temps et pour quiconque.

Comme le souligne Robert Aronowitz, la maladie existerait en soi, indépendamment de l’individu, c’est-à-dire en dehors des manifestations particulières qu’elle prend pour un individu donné[1], ce qui a conduit au fait que, à partir du milieu du XXe siècle, en l’espace de quelques décennies seulement, la médecine a non seulement modifié ses pratiques, mais a surtout profondément métamorphosé la vision de différentes facettes de la vie :

  • la perception de la vie et du corps ;
  • la relation envers le sain et le malsain ;
  • le normal et le pathologique ;
  • la vision d’un corps perfectible à volonté, mince, sans gras, beau, sculpté et musclé ;
  • l’exigence d’une santé à tout prix s’est graduellement substituée aux traitements des maladies.

En somme, au XXe siècle, la santé est devenue une vaste entreprise de gestion du risque, et l’année 1946 marque une date importante, car l’OMS propose une définition[2] de la santé qui aura des répercussions importantes sur la perception que l’individu a de son corps. Pour bien comprendre ce changement de paradigme, car c’est vraiment d’un renversement des valeurs dont il s’agit ici, un comparatif de deux définitions du mot « santé » s’impose :

Petit Robert : bon état physiologique d’un être vivant, fonctionnement régulier et harmonieux de l’organisme pendant une période appréciable (indépendamment des anomalies ou des traumatismes qui n’affectent pas les fonctions vitales : un aveugle, un manchot peuvent avoir la santé).

OMS (1946) : État intégral de bien-être physique, mental et social qui ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité.

Alors que la définition du Petit Robert fait appel à la notion de « physiologie » — ensemble des processus biologiques —, celle de l’OMS fait appel à la notion de « bien-être » — ensemble des interactions harmonieuses entre le corps, le mental et la société. Il y a là une nuance sémantique importante. La définition de l’OMS fait glisser la santé dans le champ de la normalisation : être en santé est l’état normal du corps dans une symbiose physique/mental. Alors, si le bien-être est un état normal, donc toutes maladies ou infirmités sont des défauts qu’il faut corriger — être gros = malade. À remarquer également que le Petit Robert utilise le verbe « avoir », tandis que l’OMS emploie le verbe « être ».

Dans un cas, l’individu « a » la santé, dans l’autre il « est » en santé — normatif. Alors qu’avant 1946 l’individu avait une vie (avoir), le voilà donc maintenant aux prises avec un mode de vie (être) et cette vision commence au sortir de la Seconde Guerre mondiale, alors que la production alimentaire mondiale par habitant augmente de 25 % et les prix diminuent d’environ 40 %.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020 / texte

__________
[1] Aronowitz, R.A. (1999), op. cit.

[2] Actes officiels de l’Organisation mondiale de la santé, Préambule adopté par la Conférence internationale sur la Santé, OMS, 1946, n°. 2, p. 100.


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Le corps est devenu une vaste entreprise de gestion du risque et de domestication de l’incertitude. L’incroyable déploiement scientifique, technologique et médical est susceptible de révéler les défaillances potentielles du corps et provoque chez l’individu le sentiment d’une constante proximité avec le fait que le corps peut trahir à tout moment. C’est l’horizon de la peur fondé sur le rapport d’un fragile équilibre entre, d’une part, le niveau d’aversion naturelle de l’être humain envers la variabilité et l’incertitude, et d’autre part, le niveau d’inclination de l’être humain envers la stabilité et la certitude.


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