Être en santé, parce que les sportifs semblent en santé

Le corps facteur de risques

Citation : Fraser, P. (2019), « Transhumanisme, le fantasme de l’immortalité », Panoramas, repères et fragments, vol. 1 n° 3, Paris : Éditions V/F, p. 55-56.


L’alimentation n’échappera pas à la mouvance de la qualité de vie. Vers 1960, après la publication des premiers résultats de la célèbre Framingham Study mettant en cause comme source de maladies les habitudes de vie malsaines (tabagisme, nourriture riche en lipides, sédentarité)[1], suivie par la publication de plusieurs autres études menées sur le cholestérol conjointement menées par l’industrie de la margarine et les médias, non seulement se répandra l’idée que le beurre et les œufs sont mauvais pour la santé[2], mais sera surtout mis en lumière le fait que la santé est avant tout une question de responsabilité personnelle : retour donc à la case départ après plus de soixante ans de triomphes consécutifs attribués à la science et à la médecine.

Cette résurgence de la responsabilité personnelle peut s’expliquer de différentes façons : une mouvance citoyenne cherchant à retirer à l’institution médicale son contrôle sur la santé[3] ; une stratégie politique menée conjointement avec l’industrie de la santé pour distraire le citoyen d’enjeux politiques plus fondamentaux[4] ; une démarche globale initiée par des campagnes de santé publique[5].

La montée de la mouvance santé à partir des années 1960 a ceci d’intéressant qu’elle n’a pas pour origine directe les recommandations fondées sur des données scientifiques avérées, mais bien plutôt à partir de discipline hors du champ strictement médical, dont le sport et l’entraînement militaire[6]. L’adéquation qui est alors établie à l’époque postule que si les sportifs et les militaires sont généralement des gens en excellente santé, c’est parce qu’ils sont au summum de leur condition physique et que cette excellente condition physique relève de la pratique assidue d’une quelconque activité physique[7] : c’est la naissance de l’activité physique considérée comme pratique prophylactique.

Et c’est justement là où réside tout l’intérêt de cet engouement : malgré le peu de données scientifiques pour étayer les affirmations, l’activité physique a pris d’assaut le grand public. Ce n’est que par la suite, après que le mouvement ait gagné en popularité auprès de millions de gens[8][9], que les chercheurs et les médecins commenceront à s’y intéresser, que se définira un tout nouvel axe de recherche, celui du rôle de l’exercice dans sa capacité à circonvenir la crise cardiaque.

Cet engouement, s’il n’est pas d’origine scientifique, doit forcément avoir une autre dimension, peut-être de l’ordre du social, peut-être dans cette éternelle volonté d’améliorer sa propre condition, mais peut-être aussi et avant tout dans ce passage d’avoir la santé, à celle d’être en santé, à celle d’avoir une bonne qualité de vie, à celle d’éprouver du bien-être, ultime destination de l’individu en santé.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020 / texte
© Jackie Dylag, Photo entête

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[1] Kannel, W., Gordon, T. (1968), The Framingham Study, Washington D.C. : U.S. Government Printing Office.

[2] Dupré, R. (1999), « If It’s Yellow, It Must be Butter« : Margarine Regulation in North America Since 1886, «The Journal of Economic History», Cambridge : Cambridge University Press, vol. 59, n° 2, June, p. 353-371.

[3] Fox, R. (1977), The Medicalization and Demedicalization of American Society, «Doing Better and Feeling Worse», ed. J. Knowles, New York : W.W. Norton & Co., p. 9-22.

[4] Crawford, R. (1979), Individual Responsibility and Health Politics in the 1970’s, «Health Care in AmericaX, eds. S. Reverby and D. Rosner, Philadelphia : Temple University Press, p. 247-268.

[5] Belloc, N., Breslow, L. (1972), Relationship of Health Status and Health Practices, «Preventive Medicine», vol. 11, August, p. 409-421.

[6] Gillick, M.R. (1984), Health Promotion, Jogging and the Pursuit of Moral Life, «Journal of Health Politics», vol. 9, n° 3, Duke University : Department of Health Administration, p. 371.

[7] Idem.

[8] Liles, R. (1979), To Jog or not to Jog: The Pains and the Pleasures, Goodhouse Keeping, April, p. 1888.

[9] Maslow, J. (1978), Jogging Mania – Enough Already !, Saturday Review, June 10, p. 46.


Accéder au dossier de recherche

Le corps est devenu une vaste entreprise de gestion du risque et de domestication de l’incertitude. L’incroyable déploiement scientifique, technologique et médical est susceptible de révéler les défaillances potentielles du corps et provoque chez l’individu le sentiment d’une constante proximité avec le fait que le corps peut trahir à tout moment. C’est l’horizon de la peur fondé sur le rapport d’un fragile équilibre entre, d’une part, le niveau d’aversion naturelle de l’être humain envers la variabilité et l’incertitude, et d’autre part, le niveau d’inclination de l’être humain envers la stabilité et la certitude.


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