Quand la science et la médecine engendrent la confusion

Le corps facteur de risques

Citation : Fraser, P. (2019), « Transhumanisme, le fantasme de l’immortalité », Panoramas, repères et fragments, vol. 1 n° 3, Paris : Éditions V/F, p. 57-58.


Faisant écho à cet engouement pour l’activité physique et la saine alimentation, de plus en plus d’Américains commencent à considérer que la science et la médecine ne contribueraient pas seulement aux problèmes de santé, mais contribueraient également à engendrer une confusion toujours plus grande en regard de ces mêmes problèmes de santé. Pour le chercheur Michael S. Goldstein, « Cette idée voulant que la science et la technologie améliorent inévitablement nos vies a été attaquée de toutes parts après l’explosion de la première bombe atomique. Plus récemment, les accidents survenus dans les centrales nucléaires de Three Miles Island et de Tchernobyl, tout comme la pollution récurrente de l’air et de l’eau, nous rappellent que même l’utilisation pacifique des technologies peut être dangereuse[1]. »

En fonction de telle ou telle étude scientifique, les téléphones portables peuvent ou non causer le cancer ; l’alcool peut ou non être bénéfique pour la santé ; les crèmes solaires peuvent ou non protéger contre le développement du cancer de la peau ; la margarine peut ou non être meilleure que le beurre pour la santé ; les hormones de remplacement réduisent à la fois les symptômes liés à la ménopause et les risques de développer une ostéoporose, ou bien sont susceptibles d’augmenter les risques de problèmes cardiaques ou de cancer du sein ; les médicaments anti-inflammatoires soulagent efficacement la douleur, mais entraînent une augmentation de la pression artérielle ; les statines réduisent le taux de mauvais cholestérol dans le sang (LDL), mais causent des problèmes circulatoires et musculaires.

La confiance qui prévalait envers la médecine et la science a fortement été érodée tout au cours du XXe siècle et a même été remplacée, dans certains cas, par un fort scepticisme, parfois même par de l’hostilité, laissant une certaine place à tout un courant de médecines douces et alternatives. Et ce désenchantement envers la médecine officielle n’est pas une vue de l’esprit. Blendon et Benson ont montré que la confiance des Américains envers les spécialistes de la santé avait fondu de 73 % qu’elle était en 1966 à 44 % en 2000[2].

Une méta-analyse, portant sur trois grandes enquêtes nationales cherchant à mesurer le niveau de confiance des citoyens américains envers la profession médicale a mis en lumière le fait que « sur une période de plus de trente ans, l’institution médicale américaine est passée de celle la plus fiable et crédible de toutes les grandes institutions nationales à celle de la moins fiable et la moins crédible[3]. » Finalement, en 2000, l’Institut de Médecine de l’Académie Nationale des Sciences a relevé que plus des 98 000 décès annuels survenus en milieu hospitalier au cours des dix dernières années avaient eu pour cause des erreurs médicales dues à l’incompétence et à la négligence professionnelle[4].

Quand on constate le ressac envers la médecine provoqué par les mouvements antivaccins et par les changements de cap des service de santé publique dans différents pays lors de la pandémie de COVID-19 en 2020, force est de constater que la tendance observée au début des années 2000 semble s’accentuer.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020 / texte
© Mykenzie Johnson, Photo entête

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[1] Goldstein, M.S. (1992), The Health Movement: Promoting Fitness in America, New York: Twayne.

[2] Blendon, R.J., Benson, J.M. (2001), Americans’ Views on Health Policy: A Fifty-Year Historical Perspective, «Health Affairs», March–April, p. 33-46.

[3] Schlesinger, M. (2002), A Loss of Faith: The Sources of Reduced Political Legitimacy for the American Medical Profession, «Milbank Quarterly», vol 80, n° 2. p. 185–235.

[4] Pear, R (2000), Clinton to Order Steps to Reduce Medical Mistakes, New York Times, February 22, p. A15.


Accéder au dossier de recherche

Le corps est devenu une vaste entreprise de gestion du risque et de domestication de l’incertitude. L’incroyable déploiement scientifique, technologique et médical est susceptible de révéler les défaillances potentielles du corps et provoque chez l’individu le sentiment d’une constante proximité avec le fait que le corps peut trahir à tout moment. C’est l’horizon de la peur fondé sur le rapport d’un fragile équilibre entre, d’une part, le niveau d’aversion naturelle de l’être humain envers la variabilité et l’incertitude, et d’autre part, le niveau d’inclination de l’être humain envers la stabilité et la certitude.


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