Les années déterminantes du transhumanisme

Le corps posthumain

Citation : Fraser, P. (2019), « Transhumanisme, le fantasme de l’immortalité », Panoramas, repères et fragments, vol. 1 n° 3, Paris : Éditions V/F, p. 92-94.


Avec les idées fondatrices du transhumanisme de Huxley, Haldane et Bernal, on comprendra encore mieux pourquoi, dans les années 1960, des auteurs de science-fiction comme Arthur C. Clarke (2001 Odyssée de l’espace), Isaac Asimov (Fondation / Les robots), A. E. Van Vogt (Le monde des non-A) et Ray Bradbury (Rapport minoritaire) en sont arrivés à spéculer sur un futur posthumain[1]. Vers la fin des années 1960, alors que la contre-culture hippie bat son plein, que l’homme s’apprête à débarquer sur la lune, que les drogues psychédéliques ouvrent de nouvelles frontières à la conscience, le célèbre futurologue Fereidoun Esfandiary (1930-2000) suggère que les transhumains sont d’ores et déjà des gens dont les comportements sont alignés sur les propositions du transhumanisme, c’est-à-dire tous ces gens qui ont la ferme conviction qu’il est possible de transcender la nature humaine et qui s’appliquent à y parvenir.

En 1989, poussant plus loin sa réflexion à propos de son changement de nom pour FM 2030 (année de son centenaire de naissance), il fera le commentaire suivant : « Les noms conventionnels désignent le passé des gens : leurs ancêtres, leur ethnie, leur nationalité, leur religion. Je ne suis pas celui que j’étais il y a dix ans, et certainement pas celui que je serai dans vingt ans. […] Le nom 2030 reflète ma conviction que les années aux alentours de 2030 seront des années magiques. En 2030 nous serons immortels et tout un chacun aura de grandes chances de vivre éternellement. 2030 est un rêve et un but[2]. »

Tout au cours des années 1960 et 1970, plusieurs chercheurs suggèrent dès lors qu’il existerait des possibilités certaines permettant non seulement d’augmenter de façon significative l’espérance de vie, mais aussi de procéder à la cryogénisation du corps pour le ramener à la vie une fois les avancées médicales suffisamment à point pour le délivrer de toutes les tares qui l’habitent. Au début des années 1980, ce sont les nanotechnologies, les biotechnologies, la génétique, les neurosciences et l’intelligence artificielle qui prennent le devant de la scène. On parle de plus en plus des ordinateurs de cinquième génération qui supplanteront l’intelligence humaine, de nanotechnologies qui bouleverseront le monde des matériaux et de la médecine, de biotechnologies qui reconfigureront le corps, du génie génétique qui réparera les gènes défectueux.

De toutes ces technologies en développement depuis plus de trente, une seule, en 2017, brillera de tous ses feux : l’intelligence artificielle, les autres étant toujours en attente de leur moment de gloire. Les années 1980 sont aussi les années où les techno-utopistes et les techno-enthousiastes comme le chercheur en intelligence artificielle Marvin Minsky (1927-2016)[3][4], l’ingénieur Ray Kurzweil[5], l’ingénieur Eric Drexler[6] et le roboticien Hans Moravec[7] prennent le plancher et s’entendent tous pour dire que l’humanité est sur le point de connaître une singularité technologique, ce moment où l’être humain sera surclassé par une intelligence artificielle.

Cette nouvelle espèce, Robo Sapiens, n’est pas seulement notre potentielle Némésis, mais bien le futur même de notre évolution. Comme le soulignait Hans Moravec dès 1999, « avant la fin du prochain siècle, les humains ne seront plus les seuls êtres les plus intelligents de la planète[8]. » Et ceci sera rendu possible, parce que la croissance exponentielle de l’intelligence artificielle rendra inévitable cette évolution, laissant derrière elle à la traîne les êtres humains. Et si les êtres humains ne veulent pas être laissés pour compte, toujours selon Moravec[9], ils devront transférer leur esprit dans leurs progénitures robotiques artificiellement intelligentes.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020 / texte
© Getty Images, Photo entête

[1] Kayles, N. K. (1999), How We Became Posthuman : Cybernetics, Litterature and Informatics, Chicago : University of Chicago.

[2] Esfiandary, F. (1989), Are You a Transhuman ? Monitoring and Stimulating Your Personal Rate of Growth in a Rapidly Changing World, New York : Warner Books.

[3] Minsky, M. (2006), The Emotion Machine: Commonsense Thinking, Artificial Intelligence, and the Future of the Human Mind, New York: Simon & Schuster.

[4] Minsky, M. (1986), The Society of Mind, New York: Simon & Schuster.

[5] Kurzweil, R. (2005), The Singularity is Near: When Humans Transcend Biology, New York: Viking.

[6] Drexler, E. K., Peterson, C. (1991), Unbounding the Future: The Nanotechnology Revolution, New York: Morrow.

[7] Moravec, H. (1999), Robot : Mere Machine to Transcendent Mind, New York: Oxford University Press.

[8] Idem., p. 16.

[9] Idem., p. 13.


Accéder au dossier de recherche

Biotechnologies, bioinformatique, intelligence artificielle, nanotechnologies, neurotechnologies, sciences cognitives, plusieurs disciplines scientifiques sont convoquées pour repenser le corps, le transformer, le reconfigurer et le conduire aux portes d’une espérance de vie et de santé largement prolongée.  Pour le transhumanisme, la mort n’est pas un horizon indépassable. La mort est désormais considérée comme un problème d’ingénieur, autrement dit, réparer ce qui fonctionne mal et ce qui est défectueux.


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