Le mythe du corps posthumain

Le corps posthumain

Citation : Fraser, P. (2019), « Transhumanisme, le fantasme de l’immortalité », Panoramas, repères et fragments, vol. 1 n° 3, Paris : Éditions V/F, p. 178-180.


Le mythe transhumaniste est non seulement celui du mythe de l’immortalité, mais aussi celui du devenir plus dont parlait Friedrich Nietzsche. Et aussi paradoxale que la chose puisse paraître, ce ne sont pas les visées mêmes du transhumanisme qui augmenteront les capacités physiques et intellectuelles de l’être humain, mais bien l’ensemble de toutes ces technologies disparates qui améliorent tout simplement les conditions de vie de chacun de façon incrémentale et progressive. Et dans ce processus, le mythe transhumaniste n’est que le ciment qui lie tous les discours à propos du futur de l’homme. Et il s’agit bien là du rôle d’un mythe, c’est-à-dire se raconter une histoire afin de créer du sens.

Les propositions transhumanistes relèvent essentiellement du mythe au sens où l’entend Claude Lévi-Strauss, à savoir une histoire que les gens se racontent à propos d’eux-mêmes et de la société dans laquelle ils vivent afin de comprendre la nature des rapports qu’ils entretiennent avec le monde extérieur et la position qu’ils occupent dans l’ensemble de l’univers[1].

Étant donné que le mythe est un discours où tous les éléments qui le constituent contribuent au message total, celui-ci a pour finalité de fournir une explication sur plusieurs registres et surtout de forger du sens. À ce titre, avec l’arrivée des biotechnologies, des avancées de la génétique, de la bioinformatique et de l’intelligence artificielle, nous semblons afficher une foi sans bornes en leur capacité à nous inscrire dans la durée, et ce, bien au-delà du centenaire. Conséquemment, non seulement tout un discours s’est-il installé à propos de la possibilité de vivre en santé jusqu’à un âge très avancé, tant sur le plan physique qu’intellectuel, mais nous avons surtout forgé des ensembles entièrement nouveaux de croyances qui tirent leur légitimation de leur propre pratique langagière. Ainsi, l’espérance de vie et de santé prolongée est-elle devenue une quête d’une presque immortalité.

Elle est là la tendance profonde du transhumanisme, dans cette inévitable amélioration incrémentale de la condition humaine par technologies interposées, qui s’articule autour de l’accélération technologique, de la convergence technologique, de l’augmentation de l’espérance de vie et du transfert du processus évolutif depuis la nature vers les ingénieurs de la vie.

Les Ray Kurzweil et Aubrey de Grey de ce monde auront un rôle essentiel à jouer dans cette amélioration de la condition humaine, à savoir, alimenter le mythe de la vie prolongée. Que ce qu’ils prévoient comme prouesses technologiques se concrétise ou non a peu d’importance. Ce qui a de l’importance, c’est que leur démarche raconte un récit décrivant comment un humain peut modifier sa nature afin de transcender sa propre condition. Et ce récit a déjà commencé avec celui de la saine alimentation, comme je l’ai démontré dans mon livre intitulé La saine alimentation, un mythe porteur et efficace.

Le transhumanisme est non seulement un mythe technoscientifique, mais aussi un puissant concept, car il nous invite tout particulièrement à revisiter nos propres conceptions héritées de l’Antiquité. Comment devrions-nous vivre ? Comment devrions-nous affronter la mort ? Que signifie le fait d’être humain ? En quoi consiste au juste la conscience ? Quel est notre potentiel en tant qu’espèce ? La vie a-t-elle un sens, et si oui, quel est-il ? Quel est notre ultime destin en tant qu’espèce ? Peu importe ce que le futur nous réserve, poser ces questions à la lumière du transhumanisme permet d’envisager les choses sous un tout nouvel éclairage, car depuis l’Antiquité, les philosophes ont tous tenté de répondre à ces questions. Les grandes religions monothéistes, après la faste période du polythéisme, ont cru y répondre. Mais voilà, avec l’arrivée des technologies numériques et ce qu’elles impliquent comme transformations potentielles du corps et de la société, des questionnements tout à fait inédits surgissent. En disposant de moyens susceptibles de transcender nos propres limites biologiques, voire même d’augmenter notre activité cérébrale, les avancées constantes, et nous insistons tout particulièrement sur cet aspect de la constance, par des moyens chimiques, génétiques ou à l’aide de dispositifs technologiques quelconques — des prothèses numériques en quelque sorte —, nous pourrons d’ici quelques années, voire au plus une ou deux décennies, abolir plusieurs maladies et peut-être même retarder le processus du vieillissement.

En revanche, le projet transhumaniste est confronté à une autre technologie actuellement en plein développement accéléré, l’intelligence artificielle. Certains prédisent même que l’arrivée d’une superintelligence artificielle serait en mesure d’évincer l’humain, de le rendre en quelque sorte obsolète. À cette potentielle dérive, les transhumanistes répondent par une parade toute simple : maintenir le cerveau humain à jour, c’est-à-dire constamment augmenter ses capacités cérébrales afin d’être au pair avec la plus performante des intelligences artificielles du moment.

Il est ici pertinent de souligner que le modèle de Darwin avec son idée de l’espèce la mieux adaptée à son environnement refait surface. Si l’être humain a réussi à se placer tout au haut de la chaîne de l’évolution après avoir, au fil des millénaires, à sécuriser son environnement et maîtriser ses prédateurs, le voilà qu’il se retrouverait confronté à un tout nouveau prédateur sans commune mesure avec tout ce qu’elle a connu à ce jour : une intelligence artificielle créée par l’homme lui-même. Ce déplacement sémantique n’est pas innocent, car il viendrait confirmer notre propension à l’autodestruction. Et c’est ici où les marchands de désespoir trouvent un terreau fertile pour leurs idées, quand les transhumanistes affirment que pour se maintenir au pair avec l’intelligence artificielle la plus évoluée du moment, il ne suffit plus d’utiliser des technologies qui augmentent les capacités cérébrales, mais bien de fusionner avec ces mêmes technologies.

Qu’en est-il exactement ? Pour le moment, difficile d’y répondre. Cependant, il s’agit là d’une piste à explorer et qui mériterait, à elle seule, un autre essai comme celui-ci.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020 / texte
© Tucson Medical Center, Photo entête

______________
[1] Lévi-Strauss, C. ([1958] 2010), Anthropologie structurale, Paris : Plon.


Accéder au dossier de recherche

Biotechnologies, bioinformatique, intelligence artificielle, nanotechnologies, neurotechnologies, sciences cognitives, plusieurs disciplines scientifiques sont convoquées pour repenser le corps, le transformer, le reconfigurer et le conduire aux portes d’une espérance de vie et de santé largement prolongée.  Pour le transhumanisme, la mort n’est pas un horizon indépassable. La mort est désormais considérée comme un problème d’ingénieur, autrement dit, réparer ce qui fonctionne mal et ce qui est défectueux.


Votre commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.