La conscience existe-t-elle vraiment ?

Le cerveau reconfiguré

Citation : Fraser, P. (2019), « Intelligence artificielle, le fantasme de la conscience », Panoramas, repères et fragments, vol. 1 n° 2, Paris : Éditions V/F, p. 102-104.


La première question sous-jacente autour du débat sur l’intelligence artificielle est la suivante : les propriétés de l’esprit peuvent-elles être complètement décrites en termes d’algorithme ? Pour rappel, un algorithme a un état de début et un état de fin bien précis qui consiste en un ensemble de règles bien définies pour la transition de l’état de départ à l’état final. Comme nous l’avons déjà vu, les promoteurs de l’intelligence artificielle ont clairement affirmé que la réponse à cette question était « oui », car les propriétés de l’esprit peuvent, selon eux, être exprimées de manière algorithmique ou procédurale. Non seulement l’ensemble du projet en intelligence artificielle n’a pas encore réussi à prouver cette réponse, mais les chercheurs de ce domaine semblent avoir compris cet échec sans pour autant le reconnaître. En fait, étant donné que l’objectif fondateur de l’IA a presque été rejeté — un rejet qui revêt une grande importance pour la présomption centrale du projet qui est de répliquer le cerveau —, il a aussi conséquemment été largement ignoré en tant qu’hypothèse empirique.

Du moment que l’improbabilité de décrire l’esprit à un niveau élevé est acceptée, la question est désormais de savoir si l’esprit peut être reproduit à un niveau inférieur afin de recréer le niveau plus élevé, ce qui soulève forcément cette question cruciale : Les couches des systèmes physiques, donc les couches de l’esprit et du cerveau, peuvent-elles séparables au même titre que peuvent l’être les couches de l’ordinateur ? Si on part du principe qu’un système physique est une partie du monde physique examinée isolément — une avalanche, une tornade, la pousse d’une plante, etc. —, il va sans dire qu’il faut arriver à la conclusion qu’aucune partie du monde physique n’est complètement isolée du reste du monde.

Partant de là, il est plus facile et plus précis d’utiliser une telle abstraction à des fins d’analyse. Dans l’exemple de la pousse d’une plante, il suffit de considérer seulement les propriétés et la nature de la matière de la graine de cette dernière, et voir comment elles interagissent avec l’environnement immédiat — disons, en l’arrosant ou en ne l’arrosant pas. Appliquée à cet exemple, la question devient alors : Puis-je considérer les propriétés hydrofuges de la graine sans pour autant examiner les molécules qui la composent et vice versa ? La question, bien sûr, devient beaucoup plus compliquée lorsque le système physique est un être vivant ou pensant.

Comme expliqué ci-dessus, il est tout à fait correct d’expliquer les ordinateurs en termes de couches séparables, puisque c’est ainsi qu’ils sont conçus. D’un autre côté, les systèmes naturels ne sont pas du tout conçus ; ils existaient avant l’apparition de l’espèce humaine, et nous les séparons en couches afin d’en comprendre leur comportement. Par exemple, la psychologie et la physique peuvent chacune être utilisées pour répondre à un ensemble distinct de questions sur un seul système physique, soit celui du cerveau. De là, si nous nous appuyons sur les hiérarchies pour expliquer les systèmes physiques, nous avons en fait intégré les hiérarchies dans les ordinateurs.

Concrètement, les couches d’un ordinateur sont séparables, car le comportement de n’importe quel niveau peut être expliqué sans avoir recours à un niveau supérieur ou inférieur. Vous pouvez étudier un système informatique à n’importe quel niveau de description et expliquer le comportement entier de ce niveau uniquement en termes de causes de ce niveau. C’est pourquoi un processeur informatique n’a pas besoin de savoir que les instructions qu’il exécute sont, par exemple, liées à un navigateur Internet, et pourquoi la personne utilisant ce navigateur n’a pas besoin de savoir quelles sont ces instructions afin de comprendre ce que le navigateur est-ce qu’il est.

Donc, si les systèmes physiques fonctionnent de la même manière, alors nous devrions être capables de faire de la biologie sans connaître la chimie, de faire de la chimie sans connaître la physique, et ainsi de suite. Autrement dit, nous devrions être en mesure de complètement décrire le comportement, par exemple, d’un produit chimique sans avoir nul recours à la physique. Bien sûr, nous le savons tous, c’est impossible. Lorsque nous décrivons des systèmes physiques à partir d’une couche spécifique, nous pouvons abstraire les propriétés de la couche inférieure pour simplifier notre explication, mais une description complète doit prendre en compte les propriétés de tous les niveaux inférieurs.

Cela soulève la question connexe que pose implicitement le projet d’intelligence artificielle depuis sa création : Quelle est l’unité fonctionnelle de base de l’esprit ? En fait, si l’esprit était un ordinateur, il serait possible de décrire complètement son comportement comme une procédure, et cette procédure devrait utiliser certaines opérations de base qui seraient alors exécutées par une unité de calcul contenue quelque part dans le cerveau.

Alors, si l’hypothèse initiale de l’intelligence artificielle a été mise au rancart, c’est donc que les opérations de l’esprit peuvent être décrites à un niveau si élevé que le matériel sous-jacent n’est sans conséquence aucune. D’ailleurs, les chercheurs évitent aujourd’hui une telle approche à grande échelle, en partant du principe que l’esprit, comme un programme informatique, pourrait bien être une collection de modules, et donc qu’il est nous est possible de reproduire les modules et éventuellement les reconstituer, ce qui expliquerait pourquoi les projets de recherche se concentrent dorénavant sur des sous-systèmes d’intelligence et d’apprentissage très spécifiques. À ce titre, la voiture autonome, les logiciels de traduction automatique et la reconnaissance faciale en sont de bons exemples.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020
© Photo entête, ShutterStock


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Trois étapes doivent être réalisées pour émuler le fonctionnement d’un cerveau : (i) cartographier en haute résolution un cerveau jusqu’à un niveau submicronique ; (ii) simuler en temps réel, dans un ordinateur, l’activité électrochimique de tous les neurones et de l’ensemble de toutes les connexions du cerveau qui les relient entre eux ; (iii) interfacer la simulation avec un environnement externe dans un substrat non biologique. De là, Ray Kurzweil pense qu’il sera possible, vers 2050, de télécharger un cerveau dans un ordinateur.


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