La montée des industries de la transformation alimentaire

La saine alimentation

Citation : Fraser, P. (2019), « Saine alimentation, un moyen de normer le corps », Panoramas, repères et fragments, vol. 2, n° 3, Paris : Éditions V/F, p. 19-21.


Les industries du secteur agroalimentaire se sont spécialisées dans la transformation de la matière première[1]. La General Mills, fondée en 1856, accapare tout d’abord le marché de la farine, le marché des céréales consommées au petit déjeuner et le marché des soupes en canne. La H.J. Heinz Company, fondée en 1869, inonde rapidement le marché, au début du XXe siècle, d’une multitude de produits, dont le célèbre Ketchup Heinz, les condiments et les légumineuses. Dès ses tout débuts, en 1901, la Fremont Canning Company propose différents produits en canne, dont les poix, les haricots, les fruits et les légumes produits par des fermiers locaux. Son produit phare, le Gerber Baby, lancé en 1928 — nourriture pour bébé commercialisé dans de petits pots de verre —, connaît un véritable succès qui ne se démentira pas au fil des années et que l’on retrouve encore aujourd’hui sur les tablettes des supermarchés. Dès sa fondation en 1906, la société Kellogg s’impose rapidement dans le marché des céréales consommées au petit déjeuner, tout comme dans celui des biscuits et des craquelins.

En 1911, l’entreprise Proctor & Gamble commercialise la célèbre graisse Crisco, un shortening fait d’huiles végétales, qui facilitera grandement la tâche des cuisinières pour confectionner tartes et autres pâtisseries feuilletées. La Coca-Cola Company, au tournant du XXe siècle, investit littéralement le marché de la boisson gazeuse avec son produit vedette Coca-Cola et se diversifie par la suite dans une multitude de breuvages, dont les jus Minute Maid.

En 1948, la société suisse Nestlé lance aux États-Unis le Nestlé Quick, poudre chocolatée, qui gagnera rapidement le marché du petit déjeuner. Ce secteur est actuellement dominé par neuf grands groupes. Nestlé pour la nutrition infantile, les chocolats, les confiseries, les produits surgelés, les glaces, les produits laitiers frais et l’eau embouteillée. Unilever, pour les glaces, les condiments, et la margarine. La Kraft Foods, pour le chocolat et les produits de confiserie, le café, la biscuiterie, la boulangerie industrielle et la fabrication de fromages. La Tyson Foods, pour les produits à base de viande fraîche ou réfrigérée, essentiellement du bœuf, du poulet et du porc. Danone, pour les produits laitiers, l’eau minérale et la nutrition infantile. La Coca-Cola Company pour les sodas et les jus de fruits, et Pepsico pour les sodas, les croustilles et les céréales. Finalement, le géant brésilien JBS pour les produits dérivés à base de viandes, Anheuser-Busch pour la bière, et Mars Inc. pour le chocolat et les produits de confiserie, l’alimentation pour animaux de compagnie, le riz et les plats préparés.

L’industrie de la transformation alimentaire se divise en trois grands secteurs : la première transformation (lait, viande, sucre, farine, huiles et graisses, fruits et légumes, jus et conserves) ; la seconde transformation (boulangerie, produits dérivés de la viande, aliments pour animaux, confiserie, produits laitiers) ; la troisième transformation (produits surgelés, produits laitiers très transformés, céréales pour petit déjeuner, boissons non alcoolisées, cafés instantanés, brasserie, ingrédients alimentaires, aliments pour nourrissons et animaux domestiques).

Le processus d’industrialisation et d’internationalisation de ce secteur a conduit à d’importantes innovations, dont « les transports et l’emballage, la longue conservation, la chaîne du froid, l’irradiation des denrées périssables, la normalisation à des fins sanitaires, de forts gains de productivité sur l’énergie et les matières premières[2]. » De plus, la constante création sans cesse renouvelée de nouveaux produits est au cœur même de sa stratégie commerciale dans le but de conserver ses parts de marché.

Pour sa part, la filière biologique a particulièrement innové et a connu, partout dans le monde, une rapide croissance. Ses ventes ont excédé les 50 milliards de dollars en 2008, soit le double du total de 25 milliards de dollars enregistré en 2003[3][4]. Comme la demande pour les produits biologiques au sein des nations du G-7 a dépassé la capacité de production intérieure de ces mêmes pays, ce qui a donné lieu à une pénurie dorénavant comblée par les importations, les gains les plus importants en matière de production d’aliments biologiques ont été obtenus dans les pays en développement, dont le marché intérieur de la consommation pour ces produits est très faible[5]. En somme, la consommation pour les produits biologiques s’est surtout concentrée dans les pays industrialisés les plus riches, alors que la production de ceux-ci s’est mondialisée. Au total, cette nouvelle dynamique permet dès lors à l’industrie de cibler de nouveaux consommateurs dans les économies émergentes[6] qui cherchent à s’alimenter comme les nord-américains et les européens, et au discours de la saine alimentation de conforter sa position dans les pays industrialisés.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, [2015] 2020
© Mehrad Vosoughi, Photo entête

__________
[1] Goldberg, R. A. (1957), A concept of Agribusinesss, Boston : Harvard University.

[2] Hugon, P. (1998), « L’industrie agro-alimentaire. Analyse en termes de filières », Tiers-Monde, tome 29, n° 115, p. 686.

[3] Service d’exportation agroalimentaire (2010), Produits biologiques. Vue d’ensemble du marché, Bureau des marchés internationaux, Canada, Novembre.

[4] Par le passé, l’industrie des aliments biologiques était fondée spécifiquement sur les fruits et légumes frais, et bien que les fruits et légumes biologiques connaissent toujours la plus forte croissance au niveau des ventes, l’industrie offre maintenant de nombreux produits manufacturés à valeur ajoutée (OTA, 2010).

[5] Organic Monitor (2006). Research News.

[6] Mintel Global New Products Database (2011).


Accéder au dossier de recherche

Tout au cours des XXe et XXIe siècles s’est graduellement développée la notion de saine alimentation comme contrepoids à une mauvaise santé, notion qui a comme finalité de remettre entre les mains de l’individu la responsabilité de faire des choix éclairés en matière de nutrition. Cette façon de faire aura comme conséquence non seulement de mobiliser plusieurs acteurs et institutions dans la normalisation d’un corps sain, mais aussi de mettre en place toute une batterie de recommandations non contraignantes et d’interventions personnelles à déployer sur le corps pour le garder en santé.


Votre commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.