Seul maître à bord d’un documentaire

David Lynch disait, « Je n’ai jamais vraiment fait partie du système, pour ainsi dire, mais j’ai eu la chance de pouvoir faire en toute liberté les films que je voulais. Et c’est la seule façon de les faire. Si vous n’avez pas la liberté de faire le film que vous voulez faire, il vaut mieux de ne pas le faire du tout. Donc, la liberté, c’est primordial; et travailler avec des gens qui sont de votre côté. ». Facile à dire, mais pas si facile à faire. Comment est-il possible de produire, tourner, réaliser et monter un documentaire si nos moyens financiers sont plus que limités ?

Il y a toujours la possibilité de s’en remettre au sociofinancement, mais c’est un couteau à double tranchant, car le sociofinancement peut être noyauté par certaines personnes qui ont tout intérêt à ce que le documentaire corresponde à leur vision des choses. J’ai expliqué ailleurs les limites du sociofinancement pour tourner un documentaire. En quoi consistent donc les autres alternatives, en dehors du financement privé, et ce pour les mêmes raisons que le sociofinancement ?

Qu’attendez-vous de votre documentaire ? Si vous vous sentez investi de la mission de vouloir changer les choses, de dénoncer les méchants capitalistes, de faire prendre conscience aux gens que la planète court à sa perte, de signaler que le complexe agroalimentaire trafique l’alimentation, de révéler que les pharmaceutiques ne sont intéressées que par le profit, que les blancs bénéficient de privilèges dont ils sont inconscients, libre à vous. Toutefois, vous devez être conscients d’une chose : les documentaires qui avaient comme prétention de changer les choses n’ont strictement rien changé. Michael Moore s’évertue depuis vingt ans à dénoncer le capitalisme (Roger and me), le lobby des armes (Bowling for Columbine), le système de santé américain (Sicko) dont il bénéficie lui-même, et rien n’a changé : le capitalisme roule encore et toujours , le marché des armes, aux États-Unis, est en pleine croissance, le système de santé américain est toujours aussi inéquitable qu’il était. Autre exemple, le documentaire Citizenfour traitant des révélations d’Edward Snowden de la réalisatrice Laura Poitras a bien mis en lumière la surveillance illégale menée par la NSA. Quelqu’un pense-t-il vraiment que ce documentaire a ralenti les activités illégales de la NSA ? Poser la question c’est y répondre.

Voulez-vous faire un documentaire ou de la propagande ? La ligne est mince entre les deux. Si le documentaire présente des faits et laisse le soin à l’auditeur de se faire sa propre idée, la propagande fait la même chose, mais s’adresse à un public de convertis. Pourquoi faire un documentaire si ce n’est que pour répéter ce que les convertis savent déjà ? En fait, les auditeurs ne sont pas dupes et se rendent rapidement compte qu’on les manipule. D’un autre côté, un documentaire doit-il uniquement s’en tenir à ne présente que des faits et à laisser le soin à l’auditeur de se faire sa propre idée ? Le débat reste ouvert.

Cherchez-vous de la reconnaissance ? Si vous désirez présenter votre documentaire dans les différents festivals de films, c’est que vous recherchez la reconnaissance. Il n’y a aucun mal à chercher la reconnaissance, et si en plus, vous soulignez que votre documentaire a été réalisé avec un budget très réduit, ou que vous avez dû vendre ou hypothéquer certains de vos biens, et qu’en sus, votre documentaire est bien ficelé, vous venez de trouver là le filon de la reconnaissance.

L’expérience des huit dernières années en sociologie filmique m’a montré que les documentaires les plus efficaces sont ceux qui s’intéressent à un problème local. Par exemple, lorsque j’ai traité de la fermeture au culte de l’église St-Jean-Baptiste de Québec (Requiem pour une église) en suivant pendant plus de six mois tous les acteurs impliqués dans ce processus, j’ai mis en branle, sans le savoir, un processus qui allait déborder de cette église, ce qui a conduit à un second documentaire (Au-delà du sacré, le défi du patrimoine religieux) qui interpellait d’autres acteurs. Toutefois, aucun de ces deux documentaires ne fait l’apologie d’une position ou d’une autre : ils ne font que présenter des faits. Autre exemple, le documentaire « À mobilité réduite » a montré à quelles situations, au quotidien, les personnes ayant un déficit de mobilité sont confrontées. Ici, encore, que des faits et rien d’autre.

Cela étant précisé, en quoi est-ce que cette réflexion peut-elle être utile ? On comprendra d’emblée que David Lynch bénéficie d’une certaine façon de la puissante machine cinématographique américaine et qu’il peut se permettre d’affirmer qu’il a eu « la chance de pouvoir faire en toute liberté les films que je voulais. Et c’est la seule façon de les faire. » Certes, il est tout simple de dire que c’est la seule façon de faire. Mais, quand on a un budget des plus limités, que faut-il faire au juste ? Eh bien, je dirais d’aller de l’avant avec les moyens du bord. C’est ce que j’ai fait. Il va sans dire que certains de mes documentaires souffrent parfois de défauts filmographiques évidents, tout simplement parce que je les ai tourné avec un DSLR. Toutefois, j’ai pu atteindre un public concerné par les problèmes qui étaient proposés par chacun de mes documentaires. Malgré tout, malgré tous les défauts, huit ans plus tard, mes documentaires et mes court-métrages sont encore visionnés.

Pour ma part, je n’ai jamais voulu m’intégrer dans quelques festivals ou organisations que ce soient. C’est mon choix. Je finance désormais tous mes documentaires. Comment ? En y investissant tout simplement du temps et rien d’autre. J’ai acquis la liberté de faire ce que je veux. Et comme je ne recherche pas la reconnaissance, mais juste de faire mon travail de sociologue, j’ai atteint le but que je m’étais fixé. Alors, comme style de documentaire, je fais désormais ce qui ressemble à la série française « Des racines et des ailes » diffusée sur TV5 et qui se nomme « Une histoire du Québec ».

Finalement, cette réflexion aura été totalement inutile à tous ceux qui veulent devenir documentariste, mais très utile pour tous ceux qui veulent faire de la sociologie filmique !

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2021

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