Quand l’Église catholique se juge elle-même

Le pape François est définitivement engagé dans un vaste chantier œcuménique invitant les nations à ouvrir toutes grandes leurs frontières à des gens d’autres cultures religieuses. Et ce qu’il y a d’intéressant dans les positions du Vatican, c’est que celles-ci marquent une rupture importante dans l’histoire de l’Église catholique qui fut, pendant presque 1 500 ans, peu encline à s’ouvrir aux autres discours religieux ; avec Vatican II elle a fait le passage de l’absolutisme au pluralisme — faut-il ici rappeler que le pluralisme est un concept issu du Siècle des Lumières. Cet appel à la réciprocité, où chaque homme dispose désormais de la capacité à croire en ce qu’il veut, n’est pas une position anodine, car elle s’inscrit dans un courant visant soit à la repentance, soit au penser contre soi. Et du moment que l’Église catholique a adhéré à cette grande œuvre œcuménique, position tout de même fortement critiquée par sa frange plus conservatrice, elle a forcément endossé l’idée que toutes les religions se valent, minant ainsi « la Vérité » dont celle-ci se réclame fondamentalement.

Mais cette position va plus loin encore, car, si pour saint Thomas, l’homme n’est pas réductible au simple rôle de citoyen, c’est qu’« Il n’est pas possible d’enfermer l’homme dans le citoyen, [et cela] est une vérité désagréable à entendre pour tous ceux qui rêvent d’encercler l’homme dans les frontières de l’État[1]. » Cette position qu’endosse le théologien Félicien Rousseau (1919-2008) en 1964 est non seulement symptomatique de tout le courant de repentance qui anime alors l’Occident pour ses crimes passés, mais elle révèle aussi pourquoi le pape François se veut celui qui aura fait entrer l’Église catholique dans la bonté et l’empathie universelles, qui aura suggéré d’ouvrir toutes les frontières pour tous les déshérités du monde dans un geste d’oblation pure et de charité chrétienne, peu importe leurs croyances. Il y a là, au demeurant, le message même du Christ : « Aime ton prochain comme toi-même ». Cependant, ce message du pape François sonne souvent faux aux oreilles de plusieurs catholiques pratiquants, car ces derniers se demandent à juste titre comment le représentant sur Terre d’une religion qui a largement contribué aux fondements mêmes de l’Occident peut lui-même saper ces mêmes fondements, alors que les autres cultures religieuses qu’il invite en territoire chrétien n’ont peut-être pas encore adhéré à ce discours universaliste et pluraliste.

Et c’est justement ici où le théologien jésuite américain John Courtney Murray (1904-1967) cherche à contrer cette attitude : « L’intention du décret est pastorale et œcuménique. Il s’engage donc à définir l’attitude que les catholiques doivent maintenir et montrer envers leurs frères chrétiens et envers tous les hommes. Cette attitude est fondée sur la doctrine catholique en ce qui concerne la nécessaire liberté de l’acte de foi chrétienne. […] La parole de Dieu a été librement prononcée ; il appartient à l’homme d’y répondre librement. La réponse, qu’elle soit acceptée ou rejetée, est une question de responsabilité personnelle — concept clairement énoncé et formulé au XIXe siècle par le philosophe américain Ralph Waldo Emerson . Aucun homme ne peut abdiquer cette responsabilité. Aucun homme ne peut assumer cette responsabilité pour autrui, mais seulement pour lui-même. »

Autrement dit, tout individu qui ne souscrit pas à cette œuvre pastorale et œcuménique d’ouverture tous azimuts renverrait à un défaut de responsabilité personnelle, à la fois envers ses frères chrétiens et ses frères d’autres confessions religieuses, car nul ne peut abdiquer cette responsabilité. Si ce principe vaut pour les chrétiens, vaut-il de même pour les autres confessions religieuses ? Poser la question, c’est presque y répondre. Les différentes Églises chrétiennes ont été capables de se regarder elles-mêmes à partir de leur passé, de se corriger — elles sont devenues cohérentes par rapport à leur propre message. Elles ont engendré des monstres, mais ont aussi pensé comment les contenir.

L’histoire de l’Occident est intimement liée au christianisme, elle en a suivi toutes les circonvolutions, l’impensable comme le pensable. L’Occident a été à la fois « une formidable machine à produire le mal et à le contenir[2]. » Il s’est pensé lui-même. Il connaît non seulement ce qui est susceptible de le gangrener, mais il connaît surtout ce qui peut le métastaser. Il a désormais établi certaines frontières, qu’il ne franchira pas, car il sait désormais qu’il ne peut prêcher l’universalisme et pluralisme s’il ne souscrit pas lui-même à ce même universalisme et pluralisme, tout en sachant bien que les autres civilisations ne sont pas calées dans la même logique — ce qui ne l’empêche en rien de défendre juridiquement, politiquement et militairement cet universalisme s’il est pris d’assaut.

En fait, l’Occident « est la pensée critique en acte : elle se constitue depuis la Renaissance à l’intérieur du doute qui la nie et porte sur soi le regard d’un juge intransigeant. La raison occidentale est cette aventure unique de l’autoréflexion qui ne laisse debout aucune idole, bat en brèche les traditions et l’autorité[3]. » Le document final issu de Vatican II en est un bon exemple. Que l’Église catholique, malgré toutes ses turpitudes, et elles sont multiples, ait été en mesure de ne pas récuser son passé, mais de l’assumer et de revenir au message original des Évangiles a de quoi surprendre — elle n’a pas joué à la victime de son propre passé ni sombrer dans la repentance, ce que font les déconstructionnistes.

Aucune civilisation, aucun peuple, aucune personne « ne peut échapper au devoir de penser contre soi[4]. » Penser contre soi, c’est avant tout l’un des impératifs du Siècle des Lumières, car il n’y a qu’une seule façon d’apprendre à le faire : laisser une civilisation, un peuple ou un individu tenter lui-même la grande aventure, sans le tenir en laisse, sans lui imposer quoi que ce soit, sous prétexte que son propre jugement lui occasionnera tout d’abord des erreurs. On comprendra dès lors pourquoi le concept de dignité humaine a particulièrement mis de l’avant au XVIIIe siècle.

Partant de là, face à son patrimoine religieux bâti, il faut bien se rendre à l’évidence, l’Église catholique, et spécifiquement les fabriques de chaque paroisse, n’ont plus les moyens, ou si peu, de le maintenir en l’état. Et comme l’Église catholique est engagée dans une démarche œcuménique qui tient à se rapprocher de ses fidèles et des fidèles d’autres confessions, elle fait désormais le pari de tenter la grande aventure de la réconciliation des différentes fois. Ceci n’a rien de banal ni de trivial. Alors que les autres confessions érigent leurs monuments pour célébrer leur foi, l’Église catholique laisse péricliter les siens — on en comprend les raisons financières. Toutefois, l’Église catholique est peut-être en train de nous montrer qu’il est effectivement possible de penser contre soi-même. Ce n’est pas rien, c’est même un revirement important. Dans quelle mesure l’est-il ? Seul l’avenir nous le dira…

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2021


[1] Rousseau, F. (1974), « Aux sources de la loi naturelle », Laval théologique et philosophique, vol. 30, n° 3, p. 291.

[2] Bruckner, P. (2006), La tyrannie de la pénitence, essai sur le masochisme occidental, Livre de poche, Paris : Grasset, p. 46.

[3] Idem, p. 46.

[4] Idem, p. 47.

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