La crise morale des États-Unis à la saveur Google

La société américaine est désormais scindée en deux. D’une part, une population toujours fidèle aux mythes fondateurs de la société américaine, et d’autre part, des élites intellectuelles universitaires qui avalisent le discours du néoprogressisme (woke) et du culte de la victime, qui est pourtant à des années-lumière du mythe américain de l’individu autonome, maître de son destin et architecte de sa vie. Si on part de ce postulat, on se serait normalement attendu à ce que le milieu entrepreneurial reste fidèle au mythe américain, mais le néoprogressisme a débordé du milieu universitaire pour infiltrer le monde des affaires. À ce titre, Google est un bon exemple.

En aout 2017, James Damore, ingénieur chez Google, après avoir suivi une formation sur la diversité, diffuse à ses collègues de travail un mémo[1] intitulé La chambre d’écho idéologique de Google. Il sera non seulement congédié pour ses prises de position envers l’idéologie diversitaire de son employeur, mais surtout par le fait qu’il a fait valoir que les hommes sont peut-être plus aptes à travailler dans le domaine de la technologie que les femmes. Pourtant, le jeune ingénieur aurait dû savoir, en ces temps de rectitude politique, qu’il était impensable de faire une telle affirmation :

« J’espère qu’il est clair que je ne dis pas que la diversité est mauvaise, que Google ou la société sont justes à 100 %, que nous ne devrions pas essayer de corriger les préjugés existants, ou que les minorités vivent les mêmes expériences que la majorité. Ce que je veux dire, c’est que nous avons une intolérance pour les idées qui ne correspondent pas à une certaine idéologie. Je ne dis pas non plus que nous devrions limiter les gens à certains rôles de genre ; je plaide plutôt pour le contraire, à savoir, traiter les gens comme des individus, et non comme un simple membre de leur groupe (tribalisme). »

Partant de là, huit étapes, selon James Damore, pour y parvenir :

Dé-moraliser la société
Dès que nous commençons à moraliser une question, nous cessons d’y penser en termes de coûts et de bénéfices. Nous rejetons dès lors toute personne qui n’est pas d’accord avec nous comme étant immorale, et nous punissons sévèrement ceux que nous considérons comme des méchants pour protéger les « victimes ».

Diversifier les points de vue
Cessez de vous aliéner les conservateurs. La diversité des points de vue est sans doute le type de diversité le plus important. L’orientation politique est l’une des façons les plus fondamentales et les plus significatives par laquelle les gens voient les choses différemment. Dans les milieux très progressistes, les conservateurs sont considérés comme une minorité qui devrait rester dans le placard pour éviter la confrontation. Nous devrions donner à ceux qui affichent des idéologies différentes les moyens de s’exprimer […].

Confronter les biais de Google
Je me suis surtout concentré sur la façon dont nos préjugés obscurcissent notre réflexion sur la diversité et l’inclusion, mais nos préjugés moraux vont plus loin que cela. […] Cesser de limiter les programmes et les cours à certains genres ou races. Ces pratiques discriminatoires sont à la fois injustes et source de division. Concentrez-vous plutôt sur certaines des pratiques non discriminatoires que j’ai décrites. Ayez une discussion ouverte et honnête sur les coûts et les avantages de nos programmes de diversité. Discriminer uniquement pour augmenter la représentation des femmes dans les technologies est aussi malavisé et biaisé que d’exiger l’augmentation de la représentation des femmes dans les foyers pour sans-abri, les morts violentes et liées au travail, les prisons et les abandons scolaires. Il y a actuellement très peu de transparence dans l’étendue de nos programmes de diversité, ce qui les met à l’abri des critiques de ceux qui se trouvent en dehors de leur chambre d’écho idéologique. Ces programmes sont très politisés, ce qui aliène encore plus les non-progressistes […].

Mettre l’accent sur la sécurité psychologique, pas seulement sur la race, le genre et la diversité
Nous devrions nous concentrer sur la sécurité psychologique, qui a montré ses effets positifs et qui ne devrait pas (espérons-le) conduire à une discrimination injuste. Nous avons besoin de sécurité psychologique et de valeurs communes pour tirer profit de la diversité […].

Ne pas mettre l’accent sur l’empathie
J’ai entendu plusieurs appels à une plus grande empathie pour les questions de diversité. Bien que je soutienne fermement l’idée d’essayer de comprendre comment et pourquoi les gens pensent de telle façon, le fait de se reposer sur l’empathie affective — ressentir la douleur d’autrui — nous pousse à nous concentrer sur des anecdotes, à favoriser des personnes qui nous ressemblent et à entretenir d’autres préjugés irrationnels et dangereux. Le fait de ne pas s’engager émotionnellement nous aide à mieux raisonner sur les faits.

Prioriser l’intention
L’accent que nous mettons sur les microagressions et autres transgressions involontaires accroît notre sensibilité, ce qui n’est pas universellement positif : la sensibilité augmente à la fois notre tendance à nous offenser et nous autocensurer, ce qui conduit à des politiques autoritaires. Parler sans craindre d’être jugé sévèrement est essentiel à la sécurité psychologique, mais ces pratiques peuvent supprimer cette sécurité en jugeant les transgressions involontaires.

Être ouvert sur la dimension biologique de la nature humaine
Une fois que nous reconnaissons que toutes les différences ne sont pas socialement construites ou dues à la discrimination, nous ouvrons les yeux sur une vision plus précise de la condition humaine, ce qui est nécessaire si nous voulons réellement résoudre les problèmes.

Reconsidérer nos biais inconscients
Nous n’avons pas pu mesurer les effets de notre formation sur les préjugés inconscients, ce qui risque d’entraîner une surcorrection ou une réaction brutale, surtout si elle est rendue obligatoire. Certaines des méthodes suggérées dans la formation actuelle sont probablement utiles, mais le parti pris politique de la présentation est évident d’après les inexactitudes factuelles et les exemples présentés. Passez plus de temps sur les nombreux autres types de préjugés en plus des stéréotypes. Les stéréotypes sont beaucoup plus précis et plus sensibles aux nouvelles informations que ne le suggère la formation (je ne préconise pas l’utilisation de stéréotypes, je souligne simplement l’inexactitude factuelle de ce qui est dit dans la formation).

Brève analyse

Les positions de James Damore ont de quoi interpeller, ne serait-ce que parce qu’elles sont totalement à l’encontre de la doxa actuelle sur la diversité et l’inclusion. Tellement à l’encontre, qu’un journaliste du Guardian[2], Paul Lewis, aura rapidement flairé la primeur journalistique. Faut-il ici préciser que le Guardian se positionne depuis près d’une décennie déjà comme le défenseur incontesté de la diversité. De là, en ces temps où l’idéologie diversitaire fait consensus, toute personne tenant des propos à l’encontre dudit consensus doit avoir un problème d’ordre mental qui le pousse à faire de telles affirmations :

« Le 7 août, deux jours après la diffusion de son mémo, Damore a été licencié pour ‘promotion de stéréotypes sexistes nuisibles’. […] Cette expérience a suscité chez lui une certaine introspection. Après plusieurs semaines de conversation avec le service de messagerie instantanée de Google — Damore préfère à la communication en face à face —, il s’est ouvert sur son diagnostic d’autisme qui pourrait expliquer en partie les difficultés qu’il a rencontrées avec son mémo, car il pense qu’il a du mal à comprendre comment ses mots seront interprétés par d’autres personnes. Même aujourd’hui, toujours sans emploi et arrivant à la conclusion qu’il a en fait été mis sur la liste noire de toutes grandes entreprises technologiques, Damore a du mal à comprendre comment ses opinions ont pu susciter une controverse aussi intense. ‘Mon plus grand défaut et ma plus grande force est peut-être que je vois les choses très différemment de la normale’, me dit-il. ‘Je ne suis pas nécessairement le meilleur pour prédire ce qui serait controversé’ ».

À partir de ce cas de figure fort intéressant, il serait vraiment trop facile d’affirmer que pour les tenants du néoprogressisme, toute personne s’opposant à son idéologie serait susceptible de souffrir d’un quelconque trouble mental. Cependant, plusieurs des points relevés par Damore ne sont pas pour autant à rejeter, car ils permettent en bonne partie de mieux comprendre comment s’articule l’idéologie diversitaire et surtout comment s’articule le culte de la victime. Les récriminations de James Damore, si on les inverse, constituent l’essentiel de la démarche de victimisation : moraliser la société, restreindre la pluralité des points de vue, éviter la confrontation et les débats, mettre l’accent sur le ressenti, prioriser l’agression partout présente, ne jamais remettre en question ses propre a priori afin de bien se positionner en tant que victime plutôt qu’individu autonome, maître de son destin et architecte de sa vie. Autrement dit, le seul fait d’appartenir à une minorité discriminée ferait de chacun de ses membres une victime ; un genre de déterminisme inévitable.

© Pierre Fraser, sociologue, 2021


[1] Damore, J. (2017), Google’s Ideological Echo Chamber, URL : https://assets.documentcloud.org/documents/3914586/Googles-Ideological-Echo-Chamber.pdf.

[2] Lewis, P. (2017 | 17 novembre), ‘I see things differently’: James Damore on his autism and the Google memo, The Guardian, https://www.theguardian.com/technology/2017/nov/16/james-damore-google-memo-interview-autism-regrets.

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