Dénigrer la vie en banlieue

Si on fait l’hypothèse que les spécialistes qui fustigent la banlieue appartiennent soit aux élites intellectuelles, financières, économiques, politiques ou environnementalistes, et si, comme l’a déjà souligné l’historien de l’architecture Robert Bruegmann1, les urbanistes ont de tout temps dénigrer la classe moyenne et ses aspirations pour une vie paisible en banlieue, loin de la densité urbaine, faut-il y voir pour autant une façon de déconstruire la classe moyenne des banlieues, de la rendre coupable de posséder une maison unifamiliale, une piscine hors-terre, un terrain gazonné, une grande terrasse pour y cuisiner sur le BBQ ? Faut-il l’affliger pour l’automobile qu’elle possède, ce véhicule grand émetteur de GES ?

Dans la plupart des pays à revenu médian élevé — incluant l’Australie, le Canada et les États-Unis —, les banlieues, non seulement prédominent, mais poursuivent leur expansion2. Une étude publiée en 2019 et commandée par l’Association nationale des agents immobiliers des États-Unis a mis en lumière le fait que plus de 66 % des adultes américains, incluant ceux vivant dans les quartiers centraux, préfèrent, et de loin, vivre en banlieue3.

Au Canada, près de 84 % de la croissance démographique des grandes régions métropolitaines entre 2006 et 2011 a eu lieu dans les banlieues immédiates et les banlieues excentrées [schéma]. En Australie, dans plus de 27 régions métropolitaines, les banlieues immédiates et les banlieues excentrées ont représenté près de 78% de la croissance démographique [schéma]. Aux États-Unis, les banlieues immédiates et les banlieues excentrées ont représenté plus de 85 % de la croissance démographique [schéma]. À titre d’exemple, en 2010, en sol américain, plus de 1,8 millions de personnes ont migré depuis les centres-villes vers les banlieues où les maisons unifamiliales sont définitivement la norme4.

Malgré cet engouement indéniable pour la maison unifamiliale et la vie en banlieue, urbanistes, chercheurs, experts et environnementaliste n’hésitent pas à dénigrer ce mode de vie. Ils diront des banlieues qu’elles sont des villes dortoirs où la vie est par définition ennuyante, habitées par des gens tout aussi ennuyants, sans originalité et ordinaires à souhait. Certains fustigent les automobilistes des banlieues pour leur manque de conscience environnementale, les rendent responsables de l’étalement urbain et de la perte de terres agricoles. D’autres veulent que les banlieues se densifient à l’instar des quartiers centraux, afin que le mode de vie urbain touche de sa grâce tous ces banlieusards à réformer, l’idée étant de rendre ces banlieues aussi vertes et vertueuses que les quartiers centraux.

Dans ville de Québec, les anciennes banlieues de la couronne nord construites au cours des années 1950 et 1960 subissent les assauts de la densification. Du moment que le propriétaire de l’une de ces maisons unifamiliales la met en vente, des promoteurs immobiliers les achètent, et avec l’aval des autorités municipales, les démolissent et y érigent des duplex. Ce phénomène de densification en est aussi un d’éradication de la banlieue imaginée au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Au rythme où les choses vont à Québec, ces banlieues seront peut-être totalement transformées dans les 10 à 15 prochaines années.

Certains activistes iront même jusqu’à dire que les banlieues où dominent la maison unifamiliale sont trop « blanches », donc racistes par définition — dans un contexte où les blancs sont responsables de tous les maux de la planète, ce discours est à l’avenant — : « Le zonage unifamilial est une politique raciste […] Le zonage d’exclusion, qui rend illégales les petites unités multifamiliales telles que les maisons en rangée ou les petits immeubles d’habitation avec cour dans la majorité de notre ville, fait en sorte que notre ville devient plus blanche tout en renforçant les politiques ségrégationnistes de Seattle5 . »

D’autres remettent carrément en question la notion de propriété, voire de vie familiale privée au profit d’un collectivisme qui ne pourrait survenir que par la densification et la proximité des transports collectifs :

« Cela remonte à l’accession à la propriété, qui a été présentée dans les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale comme l’antidote à la montée du communisme. On peut le voir dans la façon dont nos villes ont délaissé les appartements au profit des maisons individuelles pendant la Guerre froide. De toute évidence, cela a fonctionné. Le rêve américain est de posséder une maison. En revanche, le logement collectif sous forme de coopérative ou même d’immeuble à appartements est une forme de socialisme. Il s’agit de personnes vivant ensemble et partageant des expériences, ou du moins très proches les unes des autres. De même, les transports en commun sont en accord avec les valeurs socialistes : les gens se rendent collectivement à des endroits et en reviennent — dans des trains, des bus ou des ferries gérés par notre gouvernement, en utilisant des transports en commun qui appartiennent à tous. Les lotissements de banlieue et l’étalement urbain, en revanche, trouvent leurs racines dans le capitalisme et l’individualisme — la maison d’un homme est son château, etc. Elles sont également centrées sur la voiture, les gens se déplaçant seuls dans leur véhicule personnel. La perpétuation de la banlieue est diamétralement opposée à la promotion du collectivisme6. »

Il y a clairement ici deux types d’opposition dans ce dénigrement des banlieues. Dans un premier temps, une opposition nette entre une élite qui fait la promotion de la densification urbaine versus une vaste cohorte de gens qui préfèrent disposer d’un espace de vie non densifié où il est possible de ne pas vivre collé les uns et les autres. Dans un second temps, des activistes de l’environnement et de la mobilité qui voudraient que les banlieues soient reconfigurées au profit d’une grande communion collective à travers les transports en commun et la disparition de l’automobile.

Il faut peut-être se méfier des élites, minoritaires, qui disent aux banlieusards, majoritaires, ce qui est le mieux pour eux en termes de manière de vivre7. Pourquoi la majorité, qui préfère vivre en banlieue dans une maison unifamiliale tout en disposant d’un espace de vie vaste et agréable, devrait-elle se plier aux exigences d’une minorité élitiste, qui préfère vivre dans un appartement ou condominium dans un milieu densifié tout en disposant d’un espace de vie restreint ? En 2001, l’éditeur néoconservateur américain Irving Kristol écrivait :

« [les élites] ont cette tendance à penser que le monde est plein de problèmes auxquels ils doivent trouver une solution. Toutefois, le monde n’est pas plein de problèmes, il est plein d’autres personnes différentes. Ce n’est pas un problème, c’est un état de fait. La politique existe précisément parce que le monde est plein d’autres personnes différentes. Ces autres personnes ont des idées, des modes de vie différents, des préférences différentes, et en fin de compte, il n’y a pas de « solution » à l’existence de ces autres personnes. La seule chose qu’il soit possible de faire, c’est trouver un compromis civilisé8. »

À ce titre, tous ces gens qui vivent en banlieue ou désirent y vivre représentent justement toutes ces personnes différentes.

Les questions que je pose dans ce bref article méritent d’être formulées, même si elles sont totalement à contre-courant des grandes tendances actuelles.

© Pierre Fraser, sociologue, 2021

1. Bruegmann, R. (2018), « The Anti-Suburban Crusade », in Infinite Suburbia, éd. Alan Berger and Joel Kotkin, Princeton Archictural Press, USA : New York, p. 27-36.
2. Wendell, C. (2016 [30 décembre]), « Suburban Nations : Canada, Australia, and the United States », in New Geography.
3. Lawrence, Y., Van Hollen, C., Bishop, P. C. et al. (2016 [31 octobre]), « 2016 Profile of Home Buyers and Sellers », in National Association of Realtors.
4. Wendell, C. (2019 [19 avril]), « New York, Los Angeles, and Chicago Metro Areas all Lose Population », in New Geography.
5. Lester, B. (2018 [4 décembre]), « It’s Official : Single Family Zoning Is Making Our City’s Neighberhoods More White », inThe Stranger.
6. Fierce, B. (2018 [9 avril]), Why Building Housing Near Mass Transit Promotes Collectivism, East Bay Express.
7. Priluck, J. (2019 [2 juillet]), America’s corporate activism : the rise of the CEO as social justice warrior, The Guardian.
8. Kristol, I (2001 [1e avril]), « Is Technology a Threat to Liberal Society ? », in Public Interest.

3 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Michel Beaulieu dit :

    Dans la plupart des pays à revenu médian élevé — incluant l’Australie, le Canada et les États-Unis —, les banlieues, non seulement prédominent, mais poursuivent leur expansion.

    L’Australie, le Canada et les États-Unis ont quatre particularités communes : 1) Ils sont anglo-saxons et partagent une vison politique plutôt libérale, centriste, voir centriste de droite 2) Ce sont des pays de très grandes superficies avec une population clairsemées (par rapport à l’Europe et l’Asie), partageant la mythologie « cow-boys » et pionniers 3) Ce sont des pays qui ont échappées à la deuxième guerre mondiale et ont vécu, après celle ci, un boom économique majeur 4) Ce sont des pays qui ont systématiquement démantelé/abandonné leurs centre-villes à partir des années 50, les États-Unis menant le bal. Au point où, à plusieurs endroits en Floride, les gens ne comprennent pas de quoi on parle lorsque l’on demande où se trouve le « city centre ». Il n’y a plus de villes centres. Uniquement une vaste banlieue, avec un chapelet de power center, étalés sur de grands distances et personne, personne, sauf les noirs et les pauvres, ne marchent. On roule. Toujours. Partout. Oui, je sais, il y a New York, Boston , San Francisco mais, de façon générale, le milieu urbain américain est moche, triste, dévitalisé voir, par endroit, dangereux. Même chose à Edmonton, Calgary. Tout ce qui avait un peu d’histoire a été démoli dans les années 1980 pour construire des tours. Êtes vous déjà aller à Hull? Il reste quelques maisons, une rue avec des restos… Comme le chantait Les Colocs, depuis que le centre d’achat à ouvert, il ne reste plus rien de la rue principal, plus personne sur la rue principale aussi. C’est ce que veulent les gens? Bien leur en fassent. Là où les villes existent toujours et où, au lieu de les remplir de voitures et de les démolir, on a entrepris dans les années 1960 de redonner place aux piétons, aux vélos et au transport en commun, d’y ramener les commerces et la vie, idées d’élites?, on peut réellement mesurer l’attrait et la beauté de la vie urbaine. On peut détester la vie collée en ville. Mais encore faut-il en avoir encore une, ville…

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    1. Mon propos était justement pour souligner l’opposition entre certains habitants des quartiers centraux et les gens des banlieues, alors que ces deux groupes ont des visions différentes de l’urbanité. À ce titre, Catherine Dorion et certains environnementalistes sont de bons exemples qui traduisent cette opposition.

      Que les habitants des quartiers centraux veuillent améliorer leur milieu de vie, il n’y a strictement aucun problème à cela, au contraire. Que les habitants des banlieues désirent vivre dans un milieu de vie agréable et non densifié, il n’y a également strictement aucun problème à cela. Les deux groupes doivent convenir d’une vision commune et non d’une vision provenant d’un seul groupe.

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  2. Michel Beaulieu dit :

    La « banlieuisation » de Québec ne s’est pas faite en douceur : les quartiers centraux et leurs habitants en ont payé le prix. Dans le premier plan d’urbanisme conçu à Québec en 1956, l’architecte Gréber et l’urbaniste Fiset recommandent que tous les quartiers où l‘on retrouve un « état de décrépitude avancé des structures » et des conditions sociales et économiques discutables soient démolis, puis lotis à nouveau », les quartiers jouxtant la basse Saint-Charles, Saint-Roch, Saint-Sauveur et, Limoilou, entrant tous plus ou moins dans cette catégorie. Quant aux résidents, le rapport ajoute « qu’on ne doit pas craindre alors de bousculer l‘ordre établi si cet ordre est contraire aux exigences les plus élémentaires du confort, de l‘hygiène et de la sécurité, tant pour l‘individu que pour la collectivité ». Donc, la ville étant insalubre, tous dans les banlieues! Les élites intellectuelles, financières, économiques et politiques, oublions l’environnement, ça n’existe pas à l’époque, n’y vont pas avec le dos de la cuillère! Les ingénieurs Vandry et Jobin prennent la balle au bon et déposent en 1968 leur Plan de circulation et de transport au ministère de la Voirie du Québec. Vandry et Jobin ne voient la ville de Québec qu’à travers des problèmes de circulation et de congestion. Ils proposent entre autre d’en démolir une grande partie pour y passer une brochette d’autoroutes, conduisant aux banlieues, et construire un pont reliant Québec et Lévis en passant au dessus la future Place Royale. On n’arrête pas le progrès! Les travaux s’amorcent et on démolira des milliers de maisons et de logements, des quartiers complets, à Saint-Jean-Baptiste, Saint-Roch, Limoilou. On prévoit une autoroute au cour de Saint-Sauveur. En fait, seul le Vieux-Québec devrait échapper à la « revitalisation ». Je n’oublierai jamais ce que, en 1970, mon père, né et ayant vécu toute sa vie en basse-ville, 4ème année en poche, peu susceptible à mon avis d’être classé dans la catégorie élites intellectuelles, financières, économiques et politiques, plutôt un de résidents d’une maison décrépite à assainir, m’a dit à ce moment : « Ils sont en train de démolir la ville! ». Et ils l’ont démoli, autant que possible jusqu’à ce qu’une poignée de gauchistes commencent à protester et à s’organiser et que les fonds se mettent à manquer. Dévitalisé, sous respirateur artificiel, il a fallu attendre 20 ans avant que le centre, sous l’Allier, se remettre à vivre. Dans ce contexte, on peut comprendre que l’idée de relancer le bal, d’amener, de Lévis et des futures banlieues qui s’étendront, si Dieu et la majorité banlieusarde le veut, jusqu’à Montmagny, une autoroute à 6 voies qui mènera, au coeur de Saint-Roch et se connectera à Dufferin-Montmorency, ait un air de déjà vu et soulève un peu de passion…

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