«L’école d’art a volé ma virginité…» ou l’évanescence de l’art

Quand un étudiant de la Art of School de Londres, Clayton Pettet, annonce une performance artistique gay intitulée « Art School Stole My Virginity », où il sera défloré pour la première fois devant une centaine de personnes, tous s’attendent à une véritable défloraison en direct[1]. Ce qui ne fut pas le cas :

« Je suis ta vierge anale. Vous êtes mon partenaire. Prenez une banane. Maintenant, pénétrez-moi avec celle-ci dans ma bouche huit fois. » Ce qui est intéressant ici, ce n’est pas tant la performance artistique de Pettet que ce qu’il dit dit à propos de celle-ci : « L’essentiel dans l’art de la performance est qu’elle ne doit être réalisée qu’une seule fois, et c’est la performance ultime qui n’arrive qu’une fois dans une vie[2]. »

Ce qui veut donc implicitement dire que l’art n’a plus à perdurer dans le temps, mais à n’être qu’une prestation éphémère, alors que les anciens visaient la pérennité de leurs œuvres. Si, pendant des siècles, les artistes ont appris leur métier en étudiant et en s’inspirant des maîtres, c’est désormais terminé. Le futur artiste d’aujourd’hui n’a qu’à mettre en scène ce qu’il puise dans son propre vécu tout en faisant table rase du passé de l’Art pour revendiquer le statut d’artiste.

Les œuvres du passé sont désormais regardées avec cynisme, comme si elles n’avaient plus rien à nous apprendre ; elles auraient fait leur temps. Il y a une grande paresse intellectuelle dans l’idée que le passé se doit d’être revisité et que les œuvres plus anciennes doivent être sauvées de leurs présupposés idéologiques. Ce faisant, nous ne faisons que nous appauvrir. Et pourtant, n’est-ce pas le rôle des humanités de développer la pensée critique ? Et si, aujourd’hui, la pensée critique ne consistait qu’à critiquer le passé plutôt que de s’en inspirer ?

Machiavel (1469-1527) disait qu’il partageait avec les anciens une sagesse souveraine des affaires humaines. Et il avait raison, car la pensée classique permet de pénétrer au cœur des choses à qui a acquis l’attitude nécessaire pour tout remettre en question à travers la pratique de l’analyse critique. Pétrarque, s’observant lui-même, dit qu’il « se présente comme une sorte de Janus regardant à la fois vers le passé et l’avenir, l’antiquité et la chrétienté, la frivolité et le recueillement, le lyrisme et l’érudition, l’intérieur et l’extérieur[3]. »

Le nihilisme ambiant de notre époque a oblitéré et occulté cette façon de se voir et de se concevoir. Il s’agit bien là d’un nihilisme en action qui déconstruit l’Occident une pierre à la fois, qui le prive de la mémoire du présent et du passé. Il n’y aurait donc qu’un pas à faire pour prétendre que l’Occident vient culturellement d’entrer dans l’évanescent, le fugace, le précaire et l’instantané. La vie, un horizon temporel aligné sur l’instant présent et sa disparition.

© Pierre Fraser. sociologue, 2021


[1] Tsjeng, Z. (2014, 2 avril), What actually happened at Art School Stole My Virginity, Dazed, URL: https://www.dazeddigital.com/artsandculture/article/19437/1/clayton-pettet-art-school-stole-my-virginity-what-actually-happened-interview.

[2] Nicols, J. (2014, 4 avril), Clayton Pettet Finally Performs Art School Stole My Virginity’, HuffPost, URL: https://www.huffingtonpost.ca/entry/art-school-virginity_n_5084148.

[3] Vittore, B. (1985),« Pétrarque », Encyclopedia Universalis, Paris : Société Encyclopædia Universalis SA.

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