Nos élites ont-elles fabriqué le nouveau régime diversitaire et inclusif ?

En juin 2016, dans la revue Foreign Policy, le journaliste américain James Traub publiait un article au titre évocateur : « Il est temps pour les élites de se soulever contre les masses ignorantes — Le Brexit a mis à nu le schisme politique de notre époque. Il ne s’agit pas de la gauche contre la droite ; il s’agit de la raison contre la colère aveugle1. »

Il y aurait donc, d’un côté, une élite éclairée (politiciens progressistes, financiers mondialistes, intellectuels multiculturalistes, artistes diversitaires et inclusifs) qui aurait l’apanage de la vérité de ce vers quoi devraient tendre les sociétés occidentales, et de l’autre côté, la plèbe des masses populaires et de la classe moyenne, totalement ignorante de la vertu dont elle se prive et qui aurait besoin des lumières de la première. Même Emmanuel Macron le soulignera à grands traits : « L’histoire a montré que quand on suit parfois la volonté des peuples, surtout dans des moments difficiles, on se trompe2 ».

Lorsque Traub mentionne que « […] la mondialisation, c’est aussi bien la culture que l’économie : les personnes âgées, dont l’univers familier disparaît sous une multitude de langues étrangères et de célébrations multiculturelles, brandissent le poing contre les élites cosmopolites », il affirme clairement que les gens qui s’inquiètent pour leur propre identité nationale et leur culture seraient des incultes qui auraient besoin d’être réformés. Mieux encore, lorsqu’il signale que les citoyens qui célèbrent leur identité nationale les exclut de facto du grand bonheur mondialiste et multiculturaliste, il récuse des pans entiers de populations qui veulent pourtant et avant tout préserver ce qu’ils sont et ne pas se fondre dans le grand rêve post-nationaliste.

Emmanuel Macron, alors ministre de l’économie, ne dira-t-il pas, en 2015, « L’arrivée de réfugiés est une opportunité économique3. Et tant pis si la mesure n’est pas populaire chez les Français qui doutent de la capacité d’intégrer ces nouveaux arrivants4. […] Si cela est fait dans le bon ordre, c’est une opportunité pour nous. C’est d’abord notre dignité, c’est aussi une opportunité économique, parce qu’il s’agit de femmes et d’hommes qui ont aussi des qualifications remarquables. »

Cette proposition de Macron renvoie forcément à l’idée que dans la société française de souche il serait de plus en plus difficile de trouver des femmes et des hommes aux qualifications remarquables qui seraient capables de soutenir la croissance économique de la France. C’est un discours bien connu, à savoir que les immigrants sont plus travaillants que les citoyens de souche, révélant par là que le salut économique d’une nation se trouve forcément dans l’autre.

Au Québec, le Conseil du patronat a depuis longtemps adopté ce discours, et ne cesse de répéter que la reprise économique passe forcément par de plus en plus d’immigration : « Au Québec, on reçoit 12 % de l’immigration totale du Canada alors qu’on représente 25 % de la population. Force est de constater qu’il y a là un écart très important, souligne [son président] Karl Blackburn. […] Il souhaite que la province augmente son seuil d’immigration en accueillant 64 000 immigrants par année, plutôt qu’environ 47 000 comme le prévoit le gouvernement de François Legault en 2021. Il presse Ottawa et Québec d’abandonner ce qu’il considère être de la partisanerie politique5. »

Ce qu’il y a d’intéressant dans toutes ces propositions, c’est que plusieurs dirigeants occidentaux sont fortement en faveur de l’ouverture des frontière à une immigration qui ne partagent souvent pas leurs propres valeurs progressistes d’ouverture sur le monde. Et la chose est particulièrement vraie en Europe, et surtout au Canada, avec un Justin Trudeau qui affirme que son pays est le premier véritable état post-nationaliste6 totalement ouvert sur la diversité et l’inclusion et qui ne possède aucune identité nationale propre.

Comme l’a fort bien remarqué le politologue français Gilles Kepel lors des Conversations Tocqueville de 2018, les Occidentaux se sont fait dire par leurs dirigeants qu’« ils doivent abandonner leur valeurs et leur identité — c’est la politique du fait accompli », plutôt que de les défendre.

Ce que plusieurs de nos dirigeants ont peut-être oublié, c’est que l’effacement des identités nationales trouve très peu d’écho auprès des classes travaillantes et de la classe moyenne, alors qu’elle est accueillie à bras ouverts par les élites progressistes (politiciens post-nationalistes, financiers mondialistes, intellectuels multiculturalistes, artistes diversitaires et inclusifs) .

On l’aura compris, une si brève analyse ne peut permettre de savoir si, oui ou non, nos élites ont fabriqué ce régime diversitaire et inclusif qui s’installe en Occident. Toutefois, il importerait d’explorer la piste universitaire des sciences sociales et des sciences humaines dont le discours a vraisemblablement franchi les portes de ces facultés pour rejoindre celui des entreprises de la Silicon Valley.

© Pierre Fraser, sociologue, 2021

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